Les révolutionnaires finissent mal… en général!

Semaine politique chargée en Afrique du Sud. Jacob Zuma a survécu mardi 8 août à son septième vote de défiance, avec cependant moins de panache que les fois précédentes. Pourtant, lundi 7 août dans l’après-midi, surprenant un certain nombre d’observateurs, la numéro un du Parlement, Mbaleka Mbete, avait accordé le droit de vote à bulletin secret, une première au parlement sud-africain. D’aucuns y voyaient le prélude à la démission de Zuma, car il “suffisait” d’une soixantaine de votes de députés ANC pour débarrasser le pays de la présidence du rusé Jacob

Le poids des révélations des #wikileaks démontrant l’étendue de la corruption  encouragée par Zuma et ses affidés aurait dû faire réagir les loyalistes de l’ANC, ceux qui n’ont pas oublié les leçons apprises de leurs glorieux aînés auxquels la population sud-africaine est redevable de la chute de l’apartheid il y a 23 ans. Hélas, trois fois hélas, malgré les voix qui se sont élevées au sein du parti, dont une députée, Makhosi Khoza menacée de mort parce qu’elle osait appeler à la démission du président Zuma, malgré les désaccords très prononcés des membres du Parti Communiste Sud-africain, le SAPC, dont Pravin Gordhan, l’ancien ministre des finances limogé est l’un des ténors, malgré le lobbying effectué par Julius Malema, ancien chef des Jeunesses de l’ANC étant entré en dissidence il y a quelques années après avoir été instrumental dans l’accession de Zuma au pouvoir, uBaba (Papa, titre affectueux donné par ses partisans) a remporté encore une fois la partie. Menaces et intimidations se sont fait pressantes au sein de l’ANC et ont suffi pour que le “président Teflon” s’en sorte une fois de plus.

Mardi 8 août, l’atmosphère était électrique sur les réseaux sociaux, mélange d’espoir et de résignation. On a réalisé un peu tard que Zuma ne pouvait pas perdre. Seuls 34 députés de l’ANC (qui vont devoir défendre chèrement leur peau, au sens propre comme au sens figuré) ont voté pour la destitution de Zuma, les 198 autres ont respecté la discipline féodale du parti et tant pis si celui a trahi depuis bien longtemps les idéaux de ses pères fondateurs, ses grands principes généreux et à l’écoute des populations les plus fragiles. La vérité est que l’ANC n’est plus le parti mené par la figure tutélaire de Mandela, il n’est plus le parti de ces hommes qui ont passé plus de vingt ans de leur vie en prison pour défendre leurs idéaux, il n’est plus le parti de ses clandestins d’Umkhonto We Sizwe (la Lance de la Nation, branche armée de l’ANC) qui ont pris les armes pour défendre une Afrique du Sud plus juste et moins blanche. C’est devenu un parti moyenâgeux avec ses seigneurs et ses vassaux qui accumulent les profits en spoliant largement les caisses de l’Etat.

Les parades révolutionnaires que jouent les “vétérans” en treillis, lors des célébration du parti, où qui menacent les manifestants anti-Zuma osant approcher Luthuli House (le siège de l’ANC dans le centre historique de Johannesburg) ne trompent personne. L’esprit de l’ANC s’est usé pendant les vingt années au pouvoir. Il est temps pour les sud-africains, malgré l’immense dette morale qu’ils ont envers l’ANC, d’élire d’autres dirigeants que ceux de l’ANC. Les résultats du vote de mardi laissent en effet présager que le clan Zuma saura verrouiller aussi bien le renouvellement de sa direction en décembre de cette année. L’alternative n’est cependant pas évidente. Le vote pour un autre parti que l’ANC fait encore figure de trahison pour une partie importante de la population: on ne vote pas contre ceux qui vous ont fait accéder à la citoyenneté non? L’Alliance Démocratique (DA) a du mal à se défaire de l’image d’un parti de blancs et ne sera, de ce fait jamais majoritaire. Par ailleurs, les sorties récentes de celle qui en fut longtemps à sa tête sur les “bénéfices de la colonisation” ont laissé des traces durables dans l’opinion publique et annihilé les efforts de Mnusi Maimane l’actuel leader, pour en faire un parti dans lequel pourraient se reconnaître tous les sud-africains. Quant à l’EFF (Economic Freedom Fighters), fondée par Julius Malema après son départ de l’ANC, son modèle est le modèle chaviste du Vénézuela, et ne laisse guère présager de lendemains qui chantent si l’on en croit les informations en provenance de ce qui fut l’un des pays les plus riches d’Amérique Latine.

Alors pourra t’on aller vers une alliance improbable entre la carpe libéralo-démocratique et le lapin re la révolution bolivaro-chaviste “Freedom Fighter”? Cela a été tenté dans certaines des métropoles gagnées sur l’ANC en Août 2016, sans qu’on puisse encore en discerner les effets.

Jacob en rit encore…

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For whom Bell(Pottinger) tolls?*

A mesure que la date fatidique (décembre 2017) du congrès de l’ANC qui doit désigner le successeur de Jacob Zuma à la tête du parti (et du pays en 2019) s’approche, la vie politique en Afrique du Sud s’accélère et les révélations pleuvent chaque jour. Dans l’attente du vote de confiance/défiance au gouvernement de Zuma devant avoir lieu au parlement début août au Parlement, et dont on ne sait toujours pas si la “speaker” (numéro Une) donnera l’autorisation du vote à bulletin secret, le feuilleton qui secoue la presse en ce moment est l’affaire dite #BellPottinger. Cette affaire a commencé à déborder les frontières du pays car les sud-africains de Londres ont manifesté plusieurs fois devant les bureaux de l’entreprise éponyme. La direction de la firme de relations publiques a fini par s’en émouvoir et rédigé quelques communiqués contrits, diligenté un audit interne, licencié l’associée en charge du dossier, fait savoir aux Gupta qu’elle mettait fin à leur collaboration. BBC Newsnight y a même consacré un reportage visible ci-après.

 

L’affaire Bell Pottinger a commencé en novembre dernier, mais j’avais choisi de ne pas en parler dans ce blog car à ses débuts il y avait un aspect de “name and shame”, et des attaques ad mulierem** contre une associée de Bell Pottinger qui me gênaient. Et, même si elle relevait quelques éléments très gênants, il ne me semblait pas que l’on puisse étayer les accusations par des faits avérés. Il se trouve que les #Guptaleaks, la révélation fin mai au public d’une partie de mails venant de membres de la famille Gupta et de ses alliés et/ou associés donnent quand même une idée plus précise de l’étendue de l’opération et vient corroborer les accusations de machination portées par certains journalistes sud-africains depuis fin 2016. De quoi s’agit-il exactement?

Je vous ai déjà raconté la publication du rapport #StateCapture de la précédente “Public Protector” qui accumulait les soupçons d’accaparement des moyens de l’Etat sud-africain  par la famille Gupta (grands amis de JZ) pour leur propre profit (ainsi que celui de la famille Zuma et autres affidés). Face aux publications continuelles de la presse sur l’étendue du désastre, les Guptas, dont les organes de presse n’arrivaient pas à contrer les flots de révélations ont décidé de mener une contre-offensive.  Début 2016 ils se sont assuré les services d’une firme de “relations publiques” londonienne réputée, Bell Pottinger. Celle-ci conseille pour leur communication, des entreprises, mais aussi un certain nombre d’hommes et de femmes politiques du globe, et pas forcément des plus démocrates. Lord Bell, fondateur de l’entreprise a été anobli sur recommandation de Margaret Thacher qu’il a aidée à conquérir le pouvoir…

Jusque-là, pas vraiment de problème, c’est une pratique courante partout dans le monde, d’employer ce genre de firme pour “améliorer” sa réputation ou faire parler de soi. Là où le bât blesse, c’est que la campagne proposée par Bell Pottinger a joué sur le débat politique sud-africain en incitant de fait à la haine raciale. La tactique proposée par l’associée en charge du dossier, d’un cynisme total, a été de défléchir l’attention du pays en lançant une campagne de dénonciation sur les réseaux sociaux. Le narratif proposé par cette campagne était en substance que les attaques sur les amis du président Zuma et les révélations du rapport #Statecapture étaient une opération du #WMC “white monopoly capital” voulant conforter sa mainmise sur le pays.

Pour soutenir cette stratégie, Bell Pottinger, facturant cent mille livres sterling (hors frais) par mois à Oakbay, une société des Gupta, proposait une campagne (très habile, un véritable cas d’école !) avec différentes composantes. Une offensive sur les réseaux sociaux (et notamment Twitter, le réseau social préféré des journalistes et commentateurs de la vie politique sud-africaine), une offensive en direction des journalistes, et un nouveau narratif  (story telling dans le jargon) à décliner dans les discours de personnalités politiques sud-africaines.

Côté réseaux sociaux, BP a préconisé la création de nouveaux comptes twitter et des sites Internet qui relaieraient le narratif sur le “white monopoly capital”. Le mot-dièse #WMC apparut dès lors de plus en plus fréquemment sur les réseaux sociaux, alors que cette rhétorique était totalement inexistante quelques semaines auparavant. Des twitter-bots (faux comptes twitter qui repéraient automatiquement toute référence au mot-dièse) furent créés et relayaient les messages pour renforcer la campagne contre le “white monopoly capital”.

Pour les journalistes, deux sortes d’actions ont été menées. Les journalistes identifiés comme publiant des papiers hostiles au Gupta, donc catalogués des agents du #WMC, ont reçu des menaces sur twitter, ou ont fait l’objet de tweets insultants les caricaturant comme des suppôts du #WMC. D’autres journalistes ont été approchés par des consultants de Bell Pottinger qui les ont manipulés. L’éditeur de Mineweb/Moneyweb raconte dans un de ses papiers qu’ayant couvert le rachat de la mine Tegeta par Oakbay il avait été en contact avec l’équipe de Bell Pottinger.  Celle-ci lui avait proposé un projet clé-en-main (avec verbatim d’experts et série de rencontres organisée dans tout le pays) pour essayer de lui vendre un narratif sur “l’apartheid économique”. La vigilance du journaliste a finalement été alertée en découvrant la liste d’interviewés proposés, tous liés à la galaxie Zuma-Gupta…

Côté politique, les représentants des branches de l’ANC Umkhonto We Sizwe, les vétérans de la lutte contre l’apartheid, et l’ANC Youth League, ont notamment été aidés dans la rédaction de leurs discours dénonçant le “white monopoly capital”, seule cause de la non-transformation économique du pays. La rhétorique d’Andile Mnxtitama, le leader de BLF (Black Land First) mouvement soupçonné d’être financé par les Gupta et dont je vous ai déjà parlé pour sa participation au harcèlement de journalistes hostile à la famille indienne la plus célèbre en RSA aurait également bénéficié des conseils avisés de Bell Pottinger.

Devant la pression de plus en plus défavorable de l’opinion publique, mais surtout de clients prestigieux décidant de cesser d’employer les services d’un fournisseur suscitant autant de mauvaise publicité, la firme a donc décidé d’abandonner son contrat avec Oakbay. Dans la lettre où il fait acte de contrition, le directeur de BP propose même (quelle générosité!)  de témoigner de sa bonne volonté en faisant une donation à la Fondation Mandela. Les révélations dans la presse ne s’arrêtant pas, le licenciement de l’associée en charge du dossier et la réalisation d’un audit ont été présentés comme pare-feu. Avec un peu de chance ceux-ci seront éteints lorsque les auditeurs rendront leurs conclusions. Si cet audit est sincère, il devrait conclure que l’associée licenciée n’a en aucun cas outrepassé ses attributions et qu’elle a agi selon les normes du métier et de la firme en actionnant un levier qui assurerait le succès de son opération… au détriment de la population sud-africaine.

Bell Pottinger s’est retirée du jeu, mais les dommages causés par les campagnes que la firme a initiées sont loin d’être circonscrits. Dans un pays aussi profondément inégalitaire et marqué par le racisme que l’Afrique du Sud, la campagne de PR sur le “white monopoly capital” n’a pas fini d’attiser les haines et les divisions. Le climat de pré-campagne électorale actuel va sans doute aussi continuer de souffler sur les braises et faciliter la tâche de tous les populismes. Bien sûr l’opération “white monopoly capital” n’aurait pas aussi bien pris si elle ne se basait pas sur un fait massif: la très grande inégalité de distribution des richesses dans un pays où les effets de l’apartheid sont encore très/trop discernables. Les élites politiques (honnêtes) et les élites économiques devraient en tenir compte si elles ne veulent pas la ruine de la “Rainbow Nation”.

Au delà du contexte sud-africain, cette affaire met aussi en relief le fonctionnement contestable des firmes de “Relations Publiques” aussi appelées firmes de lobbying, un fonctionnement à l’impact démultiplié par les possibilités offertes par Internet et les réseaux sociaux. L’activité de ces firmes se basent sur un réseau physique de relations proches des pouvoirs politique et économique et (depuis l’avènement des réseaux sociaux) sur l’effet démultiplicateur d’Internet. Une vidéo filmée en caméra cachée disponible sur YouTube montre des employés de Bell Pottinger se vanter de pouvoir avoir accès aux plus haut niveau du gouvernement britannique, d’être en mesure de modifier la e-réputation d’un de leur clients douteux et effacer des éléments fâcheux de sa page wikipedia et des pages Internet qui pourraient ternir sa réputation grâce à quelques manipulations de SEO.

La moralité ou la justesse de la cause de leur client n’entre pas en jeu comme l’explique très bien un film paru en 2016 sur le lobbying “Miss Sloane” où l’on voit Jessica Chastain en lobbyiste assez antipathique essayant de contrer une loi soutenue par la NRA. Un film remarquable que toutes les écoles de marketing/communication devraient faire visionner à leurs étudiants avec une réflexion sur l’éthique du business. Un business où tous les moyens sont bons…

 

  • (pun intended!) Pour qui sonne Bell Pottinger? référence au fameux titre d’Hemingway “For whom the bell tolls”…
  • L’associée de Bell Pottinger a vu sa photo assortie de commentaires peu amènes diffusée sur les principaux réseaux sociaux du pays

Eish* “State capture”!

*Interjection populaire en Afrique du Sud, exprime la fatalité, l’étonnement…

Je vous l’ai déjà écrit: on ne s’ennuie jamais en Afrique du Sud, la vie politique est agitée de soubresauts vaudevillesques, avec coups tordus et rebondissements à faire pâlir d’envie le scénariste d’hollywood en panne d’inspiration. Le dernier épisode en date a eu lieu hier après la publication, que les supporters du président Zuma ont a tout pris essayé d’empêcher, d’un nouveau (et dernier) rapport de Thuli Madonsela, l’ex-Public Protector, sur “The State of Capture” mettant en évidence des faits , s’ils étaient avérés, de corruption grave et d’enrichissement personnel pour le président Zuma et un certain nombre de ses proches.

En 2014 la Public Protector (déjà!) dans son rapport “Security in Comfort” avait mis en évidence qu’une partie des améliorations de la sécurité sur le compound familial du président Zuma à Nkandla, dans son fief du KwaZulu Natal (création d’un auditorium, d’une “piscine à incendie”, et d’un poulailler) n’avaient rien à voir avec la sécurité du chef d’Etat mais pouvaient être assimilés à du gaspillage de fonds d’Etat. Cette année, alors que la PP achevait son mandat, le feuilleton de la “State Capture” est le plus suivi dans les journaux de la presse écrite et télévisée, et suscite de nombreux commentaires d’éditorialistes et de citoyens sur les réseaux sociaux qui en oublient presque que les étudiants sont toujours en grève…

Les personnages:

Thuli Madonsela: Public Protector d’octobre 2009 à octobre 2016 (nommée par le Président Zuma pour sept ans non renouvelables). Formellement membre (de base) de l’ANC, elle a participé à la rédaction de la constitution. Elle a plusieurs fois refusé d’être élue au Parlement. Une dure à cuire très consciente de l’importance de son rôle dans la défense du peuple et de la constitution sud-africaine. Son opiniâtreté dans la réalisation de son travail lui a valu une reconnaissance nationale et internationale, elle a été nommée plusieurs fois “South African of the year”, a été citée en 2014 parmi les 100 personnes les plus influentes du monde par Time Magazine (ce qui lui a valu d’être taxée d’agent de la CIA par les amis du président Zuma). Elle devait publier le rapport “The State of Capture” deux jours avant la fin de son mandat, mais les manoeuvres judiciaires du président Zuma et de ses affidés l’en ont empêchée.

Jacob Zuma: Président de l’ANC et donc président de la République d’Afrique du Sud depuis qu’il a réussi un coup de maître à Polokwane en 2008. Ancien clandestin de Mkhonto We Sizwe, le mouvement armé de l’ANC, il est connu pour sa ruse, sa chanson fétiche (“Bring me my Machine Gun”), sa propension à s’endormir pendant les débats au parlement, son élocution maladroite, son habileté à s’attacher des alliés indéfectibles et prêts à tout pour le défendre et sa cupidité. Une petite histoire (plausible mais non vérifiable) entendue à son sujet : après le congrès de Polokwane qui assurait sa mainmise sur l’ANC et la démission de Thabo Mbeki, il aurait réuni sa famille élargie et leur aurait déclaré “Now we are going to eat”.

Les frères Gupta, Ajay, Atul & Rajesh: originaires du Gujarat. Ajay, le frère aîné serait arrivé en 1993 en Afrique du Sud et aurait commencé par monter une affaire vendant des chaussures qui aurait vite fait faillite. Sa seconde tentative entrepreneuriale, Sahara consulting, dans l’IT  aurait contribué au démarrage d’un conglomérat qui compte des activités très diversifiées, Mines, sous-traitance pour compagnies d’armements, IT, titres de presse et chaîne de télévision… Très liés au président Zuma, les Gupta ont embauché plusieurs enfants Zuma dont un fils, Duduzane, est CEO d’une de leurs compagnies. Les trois frères recevaient leurs partenaires en affaires plus ou moins louches dans leur somptueuse propriété (construite en dépit des règles du voisinage) de Saxonwold, quartier chic de Johannesburg, mais ont depuis le début de l’année trouvé refuge à Dubaï, n’étant plus en odeur de sainteté auprès des banques sud-africaines.

Mosebenzi Zwane: Ministre des Mines, intronisé par les Guptas, il est allé négocier en Suisse, la cession d’une mine d’Uranium à Oakbay, la holding des Gupta. Les mauvaises langues prétendent que cette acquisition permettait aux Gupta de se positionner pour fournir en uranium la future centrale nucléaire dont Zuma veut la construction malgré l’opposition de deux anciens ministres des finances redoutant l’effet dévastateur sur le déficit commercial déjà colossal du pays. Fervent défenseur du président Zuma il n’hésite pas à monter au créneau pour pourfendre ses détracteurs (et les détracteurs des Gupta).

Des Van Rooyen: Trésorier de l’association des vétérans de Mkhonto We Siswe, composante de l’ANC regroupant les anciens clandestins. Ephémère ministre des finances en décembre 2015 lorsque le président Zuma démit brutalement de ses fonctions le précédent Nhandla. Nene qui s’opposait un peu trop fermement aux plans de certains patrons d’entreprises para-étatiques qu’il jugeait trop dispendieux, notamment l’impopulaire (et indéboulonnable) présidente de South African Airways SAA, présidente de la fondation Zuma. La chute brutale du rand consécutive à sa nomination a mis fin à l’aventure. Le président Zuma a déplacé aux affaires provinciales, moins exposées, celui qu’il jugeait plus que qualifié pour diriger les finances du pays car il avait effectué par correspondance un master en finance d’une université britannique. Pour la petite histoire, un fonctionnaire du ministère ou Van Rooyen travaillait auparavant a filtré récemment dans la presse que lui et certains de ses collègues avaient été réquisitionnés pour écrire les “papers” que VR devait envoyer pour valider son diplôme…

Brian Molefe: Président d’Eskom, compagnie d’électricité nationale (parfois surnommée Eishkom, notamment après les épisodes nombreux de Loadshedding de 2008), aurait plusieurs fois, sous l’incitation des proches de Zuma favorisé les sociétés appartenant aux Gupta pour l’obtention des marchés passés par son entreprise.

Mcebisi Jonas: S’est vu proposer beaucoup d’argent (qu’il a refusé) par les frères Gupta pour reprendre le ministère des finances au moment où le président Zuma cherchait à faire remplacer le ministre des finances Nene.

Le scénario:

L’empire Gupta a beaucoup profité des années de pouvoir du président Zuma et un certain nombre d’observateurs ont noté que ce n’était probablement pas totalement sans corrélation. Un certain nombre de marché publics ont été passé avec des compagnies de la sphère Gupta en dépit des règles d’attribution desdits marchés publics. Thuli Madonsela, la “Public Protector” a donc décidé, comme c’est son droit, de diligenter une enquête pour laquelle elle avait demandé des moyens supplémentaires qui ne lui ont jamais été accordés. Tenace, elle a quand même réussi à boucler une enquête pour laquelle elle a demandé à auditionner le président Zuma à plusieurs reprises. Après sept mois d’attente elle a fini par avoir une entrevue avec le président et son conseiller juridique dont la défense était de dire qu’il n’avait pas le temps de répondre aux questions et que l’enquête devait être transmise à la successeure de Thuli Madonsela mi-octobre. Madonsela ne souhaitant pas courir le risque de voir enterrer son rapport décidait de le publier trois jours avant le terme de son mandat.

Les supporters/affidés du président Zuma tentent alors le tout pour le tout. Les conseillers du président font valoir devant le tribunal de Pretoria que, le président n’ayant pas eu le temps de répondre à la PP, le rapport ne pouvait être publié comme tel. Des Van Rooyen (éphémère ministre des finances) fait de même. La décision du tribunal de Pretoria est fixée au 2 novembre, donc après la fin du mandat de madame Madonsela. Certains pressent cette dernière de publier quand même le rapport, mais elle décide de jouer dans les règles et de respecter la loi en ne le faisant pas, mais elle confie le rapport à la garde de la numéro un du parlement, qui commence par refuser le cadeau empoisonné puis par effectuer un revirement au cours du week-end sous la pression de cadres de l’ANC. Si la nouvelle Public Protector veut enterrer le rapport, elle ne le pourra pas…

Dans la quinzaine de jours qui mènent au passage au tribunal, les hostilités entre les pro et les anti-rapport se multiplient. Les affidés du président Zuma accusent la PP d’avoir utilisé des fonds étrangers (ie: la CIA) pour financer l’enquête (pour laquelle l’Etat a refusé de lui allouer des fonds supplémentaires). Le ministre des Mines Mosebenzi Zwane se joint aux plaintes du président Zuma et de Des Van Rooyen pour faire interdire la publication du rapport.

Le deuxième acte se joue à Pretoria le 2 novembre. Au tribunal et dans la rue où les supporters de l’EFF manifestent pour demander la démission du président Zuma. Entretemps, Dees Van Rooyen a retiré puis réactivé sa demande que le rapport ne soit pas publié car il n’a pas eu le temps d’y répondre. Coup de théâtre, le président Zuma, par la voie de ses conseillers renonce à demander l’interdiction de publication du rapport. Les juges du tribunal de Pretoria ordonnent que le rapport “State of Capture” soit publié dans la journée et refuse l’action de Van Rooyen qui s’est montré très inconsistent.

Le rapport est largement diffusé dans les organes de presse et sur les réseaux sociaux. Son sous-titre est très explicite: “Report on an investigation into alleged improper and unethical conduct by the President an other state functionaries relating to alleged improper relationships and involvement of the Gupta family in the removal and appointment of Ministers and Directors of State-owned Enterprises resulting in improper and possibly corrupt award of state contracts and benefits to the Gupta family’s businesses”.  Il résulte du rapport de 355 pages que les soupçons de corruption sont très forts.

Sur la nomination des ministres, il présente les deux témoignages qui avaient fuité dans la presse dès le mois de mars des membres de l’ANC Mcebisi Jonas et Vytjie Mentor, qui se seraient vus proposer, par Ajay Gupta, le poste de ministre des finances alors tenu par monsieur Nene, contre de l’argent (600 000 rands en cash plus autant sur son compte en banque pour monsieur Jonas), ou des retours d’ascenseur (licenciement d’un chef d’administration trop tâtillon, le rétablissement d’une liaison aérienne directe vers l’Inde pour l’autre). En plus de ces témoignages, le rapport expose les rapports plus que proches des Gupta avec des membres du gouvernement, notamment Des Van Rooyen qui serait allé plus de sept fois les visiter à Saxonwold avant sa nomination malheureuse, plus un voyage éclair à Dubaï (une demie-journée en “visite privée”) alors que les Gupta s’y trouvaient.

Les relations troubles du patron d’Eskom, Brian Molefe avec les Gupta y sont aussi exposés, de la nomination du conseil d’administration en 2014 dont les membres auraient été choisis minutieusement dans des alliés de la famille Gupta, à la négociation de contrats fournisseurs permettant à une société des Gupta de disposer d’assez de trésorerie pour faire une acquisition, dont le ministre des mines lui-même aurait facilité, en marge du forum de Davos, la conclusion…

L’étude des relevés des téléphones portables d’un certain nombre des protagonistes de l’affaire a montré les relations très proches entre eux. Comment expliquer qu’un haut serviteur de l’Etat comme Brian Molefe (patron d’Eskom) appelle aussi régulièrement un patron aussi occupé qu’Ajay Gupta, que la géolocalisation de son téléphone (erreur de débutant!!!) permette de le situer au compound des Gupta aussi souvent?

Bref, le rapport présente une compilation impressionnante de faits qui s’ils sont avérés ressortent de la corruption au plus haut de l’appareil d’Etat. Le manque de moyens de la PP ne lui a pas permis d’établir les faits avec le plus haut degré de preuve. Elle recommande donc (ses avis sont consultatifs, non contraignants) l’ouverture d’une enquête avec les moyens appropriés sous l’égide du plus haut magistrat du pays le chief justice Mogoeng Mogoeng, et non par la présidence. A charge pour l’équipe nommée d’établir les faits et d’amorcer les poursuites nécessaires.

Epilogue:

Thuli Madonsela a donc réussi sa sortie et l’on doit reconnaître un certain panache à la nouvellement nommée professeure titulaire de la chaire de “social justice” à la très chic université de Stellenbosch. Même si les partis d’opposition (et une partie des membres de l’ANC) le demandent, il est fort probable que le président Zuma, actuellement aux chutes Victoria pour une rencontre avec son homologue zimbabwéen, démissionne avant la fin de son mandat. L’argent mal acquis de la famille Gupta a été en grande partie transféré à Dubaï et il y a fort à parier que l’Etat sud-africain ne pourra jamais récupérer les fonds malhonnêtement acquis via des faits de corruption. On peut aussi saluer la force de la justice en Afrique du Sud, qui a prouvé une fois de plus son imperméabilité aux pressions politiques. En un pays qui peut avoir confiance en sa justice il est permis d’espérer!

PS: Le patron d’Eishkom, Brian Molefe a fondu en larmes hier en conférence de presse lorsqu’il a été interrogé sur le rapport. A des journalistes qui lui demandaient comment il pouvait avoir été géolocalisé aussi souvent à Saxonwold il a maladroitement répondu qu’il y avait un “shebeen” (terme qui désigne un bar dans les townships) à Saxonwold. Depuis hier le mot-dièse #saxonwoldshebeen fait un tabac sur twitter, tous cherchant à situer ledit shebeen, ce qui hautement improbable compte-tenu de la qualité hautement résidentielle du quartier. En attendant, cette défense maladroite est devenue la dernière source de rigolade de la twittosphère sud-africaine.