L’éducation en Afrique du Sud, le moyen le plus puissant pour réduire les inégalités?

La grande actualité du mois de janvier en Afrique du Sud est un sujet récurrent: l’éducation. Oui, celle-là même dont Nelson Mandela a proclamé qu’elle était l’outil le plus puissant pour changer le monde!

Janvier ici, c’est le mois :

1) des proclamations des résultats des examens de fin d’étude secondaires (National Senior Certificate) communément désigné sous le vocable matric pour le public, et IEB pour le privé,

2) des inscriptions à l’université des heureux lauréats (enfin, ceux qui ont la chance d’arriver à naviguer les méandres interneto-administratifs),

3) de la rentrée scolaire pour les premiers et second degrés, effectuée cette année aujourd’hui, le 17 janvier, non sans mal dans certains endroits.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que tout cela ne se passe pas dans la franche bonne humeur…

Il se trouve que cette année, j’ai vécu cette période avec une certaine intensité parce que mes deux “mentees” d’Alexandra, Lumka et Nkateko, passaient leur examen et jouaient leur place en université. Le contrat que nous avions passé il y a deux ans, lorsque je les ai rencontrées, c’est de travailler ensemble pour qu’elles soient, comme elles le souhaitaient, les premières de leurs familles à intégrer l’université.

Le Matric, marronnier de début d’année, reflet des clivages sud-africains…

La presse sud-africaine est atone en début d’année, concomitance des grandes vacances et des fêtes de fin d’année, il ne s’y passe pas grand chose. Alors la proclamation des résultats de l’examen de fin de l’enseignement secondaire, le 3 janvier pour les établissements privés, et le 5 janvier pour les établissements publics ont eu les honneurs de tous les médias. Les responsables des écoles privées les plus prestigieuses ont ouvert la marche en communiquant sur leurs excellents résultats: 98,7% de réussite sur les 112 130 élèves ayant présenté l’examen) dont 88% obtiennent le certificat avec au moins un Bachelor Pass, c’est à dire le niveau minimum pour étudier à l’université. Comme tous les ans, les établissements ont fait la part belle à leurs lauréat.e.s les plus talentueux/talentueuses (ayant eu au moins 7 distinctions, c’est à dire plus de 80% de réussite dans toutes les matières.

Chaque collège a ainsi publié dans les journaux locaux une pleine page de félicitations avec les photos en uniforme des plus valeureux lauréats et lauréates tous sourires, en profitant pour promouvoir l’excellence de leur enseignement…

Côté public, la ministre de l’Education au niveau national et les responsables de l’éducation de toutes les provinces se sont relayés pour se féliciter des excellents résultats des établissements publics, ils ont reçu les élèves les plus brillants pour des cérémonies. Les officiels ont communiqué sur un taux de réussite en nette progression: 75,1% pour les 802 423 élèves ayant présenté l’examen en 2017 contre 72,5% en 2016.

La proclamation des résultats a, on se l’imagine, suscité commentaires et polémiques, dont deux me paraissent assez révélatrices des tensions irrésolues de la société sud-africaine. Le ministre provincial de l’éducation du Gauteng, Panyaza Lesufi, a en effet remis en question le système des deux examens séparés pour les 800 000 élèves du public et les 110 000 élèves du privé. Pourquoi y aurait il deux types d’examens? Cette différence n’alimente elle pas la perception d’une éducation de qualité profitant essentiellement aux enfants des plus riches? La polémique a été vite enterrée, d’autant que les enfants des élites gouvernementales profitent allègrement de l’avantage que leur confère une éducation dans le système privé qui leur assurera sans problème une place à l’université, les lycéens du privé raflant plus de “distinctions” (plus de 80% de réussite dans une matière) que leurs homologues du public, l’acceptation à l’université se faisant sur les notes à l’examen favorise donc ceux-ci (avec un avantage aux élèves des catégories défavorisées sous le régime de l’apartheid, soit les noirs, les colored et les indiens). L’éducation privée tend à mieux préparer les élèves aux examens et à l’université, seuls 2% des étudiants issus du privé décrochent contre presque 50 % des étudiants provenant d’établissements publics.

Côté public, les éditorialistes n’ont pas été tendres avec le système éducatif public dénonçant, derrière les proclamations victorieuses, une certaine hypocrisie… Certes, les résultats sont en hausse, mais si l’on tient compte du nombre de jeunes entrés dans l’enseignement secondaire six ans auparavant, l’éducation publique n’en mène qu’environ la moitié à l’examen de fin d’études secondaires, en laissant une bonne partie sur le bord de la route… Les résultats des dernières études internationales comparatives PISA et PIRLS montrent des résultats en lecture catastrophique des élèves sud-africains. Le taux de réussite au matric serait donc l’arbre qui cache la forêt. Dur constat pour la patrie de Mandela…

Le chemin de croix de l’inscription à l’université…

Une fois le matric en poche avec le fameux “bachelor pass”, on pourrait croire que les ennuis des lycéens sont terminés. Les lycéens, lorsqu’ils ont postulé pour des études universitaires en avril-mai dernier ont fait des voeux pour une admission en université. Ils ont reçu deux types de réponses: admis sans condition si leurs notes en Grade 11 (avant dernière année de lycée) étaient suffisants ou admis à la condition d’obtenir des notes minimales dans certaines matières (admission conditionnelle). Malheureusement, ce n’est pas aussi simple. Plusieurs types d’obstacles se dressent sur le chemin des futurs étudiants et tous sont inégalement armés pour y faire face.

Avoir un Bachelor Pass est nécessaire, mais pas suffisant compte-tenu du nombre de postulants. Par ailleurs les déclarations de Jacob Zuma à la veille de la convention de l’ANC mi-décembre promettant l’université gratuite pour les plus pauvres ont gonflé les effectifs des postulants. Les universités sud-africaines reçoivent dix fois plus de candidatures que de places. Les notes de matric connues, il n’est pas rare qu’elles aient beaucoup trop d’admis sous condition pour un même programme… Commence une véritable valse des futurs étudiants entre les différentes universités pour trouver une place. Le diplôme universitaire étant perçu  comme le passeport pour une nouvelle vie, l’espoir pour certains, comme mes mentees d’Alexandra, de sortir de la pauvreté.

Théoriquement toutes les inscriptions ou l’expression de nouveaux choix si l’on n’a pas eu le programme que le souhaitait doivent se faire sur Internet, sur le portail des universités. Un certain nombre d’universités a prévenu, dès le jour des résultats qu’elle n’accepterait pas les élèves en “walk-in”, c’est à dire venant physiquement s’inscrire sur place. La voie Internet est supposée pouvoir répondre à toutes les éventualités, toutes les demandes. Mais les sites sont submergés, ralentis par le nombre de connections simultanées, et ont parfois du mal à enregistrer les changements/choix des futurs étudiants.

Certains étudiants ont quand même tenté d’aller sur place. Dans certaines universités cela a été la cohue, des lycéens ont été blessés. Unisa a dû mettre en place un service de sécurité spécial pour éviter la panique. Pourquoi les postulants s’acharnent ils à aller sur place? Rationnellement on pourrait se dire que le recours à Internet est tellement plus simple. Mais voilà, pour un jeune d’Alexandra, qui n’a pas d’ordinateur portable, pas de connection Internet à la maison, passer du temps sur les sites d’universités à la recherche du plan B est pénible par le manque d’ergonomie des sites, et coûteux. La data est horriblement chère en Afrique du Sud. Les sites ne sont pas à jour et ne prévoient pas toutes les possibilités. Les obstacles administratifs à l’inscription sont kafkaïens pour tous ceux qui ne sont pas familiers avec le système… Les lycées des townships n’organisent pas de session avec tous les élèves ayant passé leur matric pour les aider à s’inscrire à l’université, d’ailleurs, ils n’ont pas forcément d’Internet…

Le cas échéant, une fois admis dans un programme, il faut acquitter le montant de l’inscription, 3000 rands. Les étudiants bénéficiant de l’aide de NFSAS (un système d’emprunt d’Etat) sont censés ne pas avoir à les débourser, mais les listes des bénéficiaires ne sont pas encore parues, obligeant les parents à faire des contorsions budgétaires pour assurer une place à leurs enfants. Parfois les parents ne comprennent pas: “mais Zuma a dit que l’université serait gratuite pour les plus pauvres?”. Que feront les refoulés? Sans doute pas les titres des journaux et des médias qui seront passés à autre chose.

#backtoschool2018 : Hoërskool Overvaal, un cas d’école pour la démocratie sud-africaine

Aujourd’hui c’était la rentrée pour les écoles primaires et les lycées de l’enseignement public. Une rentrée normale sauf pour quelques élèves qui n’ont pas pu être inscrits dans une école leur convenant. Les prix prohibitifs de l’enseignement privé fait que pour la majorité des familles l’enseignement public est la seule solution. Le système scolaire public fait face à une forte demande, et ne peut pas toujours accéder aux souhaits des parents. La situation la plus problématique dans le Gauteng est celle qui mené à des protestations et des affrontements devant l’école d’Hoërskool Overvaal de Vereneering, un bastion de culture Afrikaner ce matin.

Manquant de place pour des élèves, le département Education du Gauteng avait décidé de forcer l’inscription de 55 élèves dans cette école publique proche de leur domicile dont la langue d’enseignement est l’Afrikaans. Parmi ces élèves, aucun ne parlait l’Afrikaans et le département éducation du Gauteng a demandé à l’école d’adapter sa langue d’enseignement en créant une classe proposant des cours en anglais. La direction de l’école a refusé, objectant qu’elle manquait de moyens pour ce faire. L’affaire s’est (provisoirement) finie devant la Haute Cour du Gauteng qui a donné raison à l’école contre l’ autorité provinciale.

Hoërskool Overvaal est ce qu’on appelle une “model C school”. Les “model C schools” sont, au sein de l’enseignement public, les anciennes écoles destinées aux élèves blancs, des écoles qui historiquement ont été mieux dotées en infrastructures et en enseignants. Cet avantage historique, et le fait qu’elles sont plutôt dans des “bons quartiers”, font qu’au sein du système public, ces écoles sont réputées être celles qui fonctionnent le mieux et qui donnent les meilleures chances aux élèves. Les files d’attente les jours d’inscription sont impressionnantes tant la demande est forte.

La constitution permet l’existence d’écoles dont la langue d’enseignement est une des onze langues officielles, il se trouve que dans certaines provinces, l’Afrikaans n’est pas une des langues les plus demandées dans l’enseignement public comme dans l’enseignement privé et les écoles dont la langue d’enseignement est l’Afrikaans sont donc moins surchargées que les autres. Les écoles publiques ont l’obligation d’inscrire les enfants habitant dans un rayon de 5 km autour d’elles, mais la direction de l’école a refusé d’inscrire les enfants ne parlant pas Afrikaans. La rentrée s’est donc effectuée aujourd’hui dans une atmosphère tendue, des membres des branches locales de l’EFF et de l’ANC (unis pour une fois) étant venus dans l’intention d’empêcher une rentrée normale.

Un parent d’élève a été blessé, ainsi que des manifestants blessés par des balles en caoutchouc de la police locale… Les enjeux de la confrontation sont compliqués: on peut comprendre la province du Gauteng et sa volonté de mieux répartir ses moyens en imposant aux écoles ayant des effectifs moins importants d’accepter de prendre des élèves en plus. L’argument que cela permettrait par ailleurs une meilleure compréhension mutuelle des communautés, pourrait avoir du sens. Reste que pour la communauté Afrikaner, ce serait une reddition de plus après l’abandon de l’Afrikaans comme seule langue d’enseignement dans les universités traditionnellement Afrikaners. AfriForum, le think-tank défendant la culture et les intérêts de la population Afrikaner a d’ailleurs marqué son soutien à la direction de l’école…

Ces vignettes de rentrée mettent bien en évidence les défis de l’éducation sud-africaine presque vingt-cinq ans après les premières élections libres. Comment assurer une égalité des chances dans un pays où les écarts entre les plus riches et les plus pauvres ne continuent de se creuser, dans un pays où coexistent deux systèmes d’éducations avec des différences de moyens abyssaux, dans un pays avec onze (11!) langues officielles? Le chantier est immense, se présente à tous les niveaux dans des systèmes d’équations compliqués. On ne peut pas dire que l’ANC ait brillé dans sa façon de se confronter à la tâche…

Girls play sports
Tournoi de sport dans une bonne école privée de Johannesburg…

 

 

 

 

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#ScienceMustFall… de la décolonisation de la science…

Vers une épistémologie africaine? Le débat fait (o)rage…

Le feuilleton des manifestations dans les universités n’est toujours pas achevé, mais il s’est enrichi d’un épisode intéressant le week-end dernier et a enflammé les réseaux sociaux sous le mot-dièse #ScienceMustFall. L’une des revendications des étudiants, au delà de la gratuité des frais de scolarité, est en effet, depuis le début du mouvement, de susciter une décolonisation du savoir dans les universités, que ce soit par la modification des curriculum ou la revendication d’une science africaine. Le Vice Chancellor de l’Université de Cape Town (UCT), qui prône le dialogue, a laissé organiser dans son université une session de débats avec les étudiants “Fallists” pour faire progresser la compréhension entre les parties. La partie du débat la plus médiatisée (environ 4mn) figure ici. On y voit une jeune Fallist prendre la parole pour énoncer comment elle s’y prendrait pour “décoloniser la science” et exprimer son mépris et sa défiance de la science occidentale dont elle veut faire table rase pour construire les bases d’une science africaine. Ceux que ça intéresse pourront trouver la transcription de son argumentation à la fin de ce billet, car j’ai trouvé important de reproduire ses propos pour mieux comprendre ce qu’il y a derrière ce mouvement de #ScienceMustFall.

Les réactions, on s’en doute, ont été assez vives, plutôt pour critiquer le discours de l’impétrante qu’on peut, à première vue qualifier de délirante, d’ubuesque voire de comique, rappelant les meilleurs passages de Molière sur le charlatanisme. L’oratrice, très vindicative s’en prend d’ailleurs à Newton, et à sa pomme, qu’elle accuse de totalitarisme. Selon elle, sur la seule foi d’une chute dudit fruit, Newton aurait inventé une équation qu’il aurait, en quelque sorte, contraint tout le monde à adopter. Elle oppose à la science “totalitariste” occidentale le savoir africain que la science occidentale ne peut expliquer: par exemple le pouvoir de sorciers zoulous pouvant faire tomber la foudre sur de cibles désignées. Les réactions exploitent donc ces éléments pour discréditer la revendication des fallists. On a eu droit à une avalanche de tweets amusants ou méprisants. Les plus drôles étant “obviously you don’t understand the gravity of the situation”, et une citation d’Arthur Miller (qui s’y connaissait en stupidité, il avait épousé Marilyn) “the two most common elements in the world are hydrogen and stupidity”.

 

D’autres déplorent le niveau d’éducation qui fait qu’on peut avoir son Matric (examen final de l’enseignement secondaire) avec 30% de réussite aux épreuves. D’autres encore accusent les Fallists d’être de dangereux gauchistes fomentant une révolution retournant ainsi l’accusation de tentation totalitariste. Curieusement je n’ai pas lu beaucoup de tweets de défense des théories de l’oratrice. En tout cas la question de décolonisation du savoir est une question intéressante et qui mérite d’être posée, plutôt que d’être écartée d’emblée. C’est d’ailleurs le but de réunions régulièrement organisées dans les facultés. J’ai assisté à plusieurs séminaires, à Wits comme à UJ (University of Johannesburg) où cette question revenait, mais où le débat semblait hélas aussi impossible que dans la vidéo du 12 octobre.

Après ces propos liminaires, je vais donc essayer de poser quelques réflexions, je l’espère éclairantes, sur la vidéo, la discussion, et sur la science.  Ayant été formée à la sociologie des sciences et techniques, le sujet d’une épistémologie africaine ne peut m’être indifférent. Précision méthodologique: je n’ai pas réussi à trouver l’intégralité du débat en vidéo, ce qui fait perdre des éléments de contexte et donc de signification à cette tirade. Les personnes qui ont mis en ligne ces extraits ont pu effectuer des coupures sur ce qui se passe avant ou après et qui auraient pu être précieux. Y-a-t’il eu une autre réponse à cette tirade que celle, réprimée, du jeune homme qui questionne la véracité de l’anecdote des jeteurs de foudre? La modératrice du débat a t’elle accepté de prendre des questions? Quelles étaient ses questions? En l’absence de ces éléments, il est difficile de savoir si cette vidéo a été mise en ligne pour discréditer le mouvement où si elle reflète le reste du débat.

Ces quelques minutes de vidéo appellent les commentaires de plusieurs ordres. Tout d’abord il est intéressant de se pencher sur ce qu’est la science “occidentale” et comment elle s’est constituée, puis sur l’espace de discussion comme un espace d’élaboration de la science, et enfin sur ce que pourrait signifier une épistémologie africaine.

Une commentatrice (médecin de son état) déplorait sur twitter qu’on perde du temps à débattre de sociologie de la science plutôt qu’à enseigner son contenu, arrivant de ce fait à l’ignorance crasse (“ignorantus, ignoranta, ignorantum” clamait le Médecin Malgré lui de Molière) démontrée par l’oratrice de #FeesMustFall. Il se trouve que je pense qu’au contraire, une compréhension des conditions de naissance des sciences ne nuit pas à l’apprentissage de leurs résultats. Et la distinction sémantique que la présentatrice fait elle-même entre la science qui est vraie (true) et la science africaine qui résulte de ce que certains croient (believe) que les sorciers font tomber la foudre lui révèlerait, si elle y réfléchissait quelques secondes, ce qui fait la différence entre la science et la non-science.

La science s’est construite dans un projet émancipateur, celui de connaître les lois qui régissent le monde et de libérer les individus du poids des croyances. C’est vrai qu’après la Renaissance elle s’est essentiellement construite dans l’espace occidental, mais auparavant elle doit l’algèbre et un certain nombre de notions mathématiques clés aux civilisations arabes et indiennes. On peut également concéder que certaines innovations issues des connaissances scientifiques ont pu servir à soumettre les continents et opprimer des peuples. Comme l’écrivait Marcel Pagnol: “il faut ce méfier des ingénieurs, ça commence par la machine à coudre, et ça finit par la bombe atomique”.

La prise à partie d’Isaac Newton et de la théorie de la gravitation qu’il aurait imposée à tout le monde part d’une représentation erronée de la science qu’on peut sans doute mettre sur le compte des lacunes de l’enseignement secondaire local. Isaac Newton ne s’est pas contenté de croire qu’il y avait une force appelée gravitation qui faisait immanquablement choir la pomme ou tout autre objet/sujet, qu’il soit noir ou blanc, s’il n’y avait d’autres forces qui s’exerçaient en sens contraire, mais il a dû la démontrer. Il s’inscrivait par ailleurs dans toute une tradition qui d’Aristote à Kepler en passant par Galilée cherchaient à expliquer le mouvement des astres. Et les écrits de Newton montrent ses errements.

newton

Ce qui a démarqué le fait scientifique de la croyance, c’est un système de vérification, qui a pu varier au cours des siècles, de la démonstration en public au jugement de groupes de scientifiques. C’est ainsi qu’on a pu départager les scientifiques des charlatans. Au coeur de la démonstration scientifique, il y a une démarche identifiable de vérification approuvée par des acteurs du champ scientifique. La controverse scientifique est une des figures des grandes découvertes scientifiques qui ne sont souvent pas, comme les images d’Epinal aiment à les dépeindre, l’objet de révélations immédiates, mais le sujet de longues discussions, de réfutations, en témoignent les nombreux échanges de lettres de Newton avec les scientifiques de son époque.

Donc loin d’être un travail solitaire, le travail scientifique engage des discussions, des controverses, des réfutations et des vérifications. De nos jours les revues scientifiques sont un des espaces de discussion où se fait la science. Ce sont des espaces imparfaits, mais ouverts à la critique. L’ouverture de l’espace de discussion semble problématique dans la vidéo de #ScienceMustFall. Le panel, organisé par les étudiants en accord avec l’université, n’était pas simplement consacré à la science mais à toutes les revendications des étudiants “fallists”. Des règles de discussions avaient été édictées, évoquées implicitement par la modératrice qui rabroue l’étudiant intervenant après l’évocation des sorciers du Kwazulu Natal commandant la foudre. L’une des règles était a priori que le débat devait être:  un espace sûr et non antagonique (“a safe, non-antagonizing space”). Le résultat de cette règle est de laisser formuler des énoncés même fantaisistes qui ne peuvent être réfutés. Il ne s’agit donc pas d’un débat mais d’une exposition d’opinions, ou d’idées sans aucun principe hiérarchisant que l’applaudimètre. La vidéo montre bien au premier rang devant la table où figurent les intervenants (tous étudiants et en majorité noirs), des jeunes gens applaudissant et s’esclaffant bruyamment de la véhémence avec laquelle la jeune femme propose de faire table rase de la science occidentale. En revanche, en arrière plan d’autres étudiants (à majorité blancs) restent comme pétrifiés pendant toute la diatribe. En aucun cas cet espace ne pourrait permettre de bâtir une épistémologie africaine, car le “safe, non-antagonistic space” contraint de fait les contradicteurs au silence sous le motif du respect de l’autre.

La question de la décolonisation des sciences ne doit pas être prise à la légère et disqualifiée du fait du discours aberrant de l’oratrice de #sciencemustfall. Les travaux de sociologie/d’anthropologie des sciences et techniques ont montré que les environnements de production des faits scientifiques pouvaient introduire des biais. La racialisation des africains doit sans doute beaucoup à la construction de l’anthropologie au dix-neuvième siècle. Le partage nature/culture où le non-occidental était systématiquement placé du coté de la nature et l’occidental du côté de la culture a pu influencer des questions et des démarches de recherche. Il serait bon de réinterroger une partie des données scientifiques à l’aune de ce savoir. Avec quelle(s) méthode(s)? Probablement pas en y opposant des croyances, mais en engageant de véritables discussions contradictoires, en proposant des critères de validation/réfutation.

 

Transcript discours de #ScienceMustFall (short version 2:20mn)

Meeting organized in UCT on October 12th with Fallist students. Short exerpt from a 2 hours meeting.

« I was actually thinking of that… cause I think it was going to be one of the questions. How do we even start to decolonize science ? Because science is true because it is science and you know what can you do ? And my response to that was if I personnaly was committed to enforcing decolonization science as a whole is a product of Western Modernity and the whole thing should be scratched off (laughs in the room) and so if you want… you can want pratical solutions to how to decolonize science, we’ll have to restart science from… I don’t know an African perspective, from our perspective our lived experiences. For instance I have a question for all the sciences people, there is a place in KZN in (…) and they believe that through the magic, the black magic… you call it black magic, they call it witchcraft, you are able to send lightning to strike someone (rumour) so can you explaining that scientifically because that it is something that happens (a voice in the room : « It’s not true ! », interruption. The debate moderator asks the dissenter to apologize to the speaker and reminds him the house rules that they all have agreed on for the sake of debate. He must not disrespect the sacred space of debate. The dissenter apologizes and the speakers says that is the reason why she did not choose science at university)… but Western modernity is the direct antagonistic factor to decolonization because Western knowledge is totalizing. They say that it was Newton and only Newton who saw an apple falling and then out of nowhere decided that gravity existed and created an equation and that was it for the rest of … whether people knew Newton or not, or whether (inaudible) that happened in Western Africa or Northern Africa the thing is the only way of explaining gravity is through Newton who sat under a tree and saw an apple fall. So Western modernity is the problem that decolonization directly deals with, to say that we are going to decolonize by having knowledge that is produced by us, that speaks to us, and that is able to accommodate knowledge from our perspective. So if you are saying that you disagree with her approach it means that you are vested in such a way that you yourself still need to go back, internally, decolonize your mind . Come back and say how can I relook at what I have been studying all these years because Western knowledge it’s very pathetic to say (inaudible) I from a decolonized perspective believe we can do more as knowledge producers as people who were given the benefits of reason or whatever… or what people say when we think or rationalize. So decolonizing the science would mean doing away with it entirely and starting all over again to deal with how we respond to environment, how we understand it. »

#feesmustfallreloaded … malaise dans les universités sud-africaines

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Fresque de @NelsonMakamo sur un mur de Maboneng

Le second semestre de l’année 2016-2017 dans les universités sud-africaines promet d’être aussi agité que celui de l’an dernier. Ce qui a mis le feu aux poudres? L’annonce du ministre de l’éducation Blade Nizimande que c’était aux universités de proposer leur politique d’augmentation des frais de scolarité pour l’année 2017-2018, que celle-ci néanmoins ne pourrait excéder 8%, mais que le gouvernement s’engageait à compenser pour les plus démunis cette hausse et faisait aussi un geste vers les classes moyennes les moins favorisées. Peuvent désormais prétendre à un prêt NFSAS les étudiants venant de familles percevant un revenu annuel de moins de 600 000 rands ce qui fait en gros 40 000 euros, ce qui correspond à un salaire de fonctionnaire de police, d’enseignant ou d’infirmière.

Ces propositions n’ont pas satisfait les étudiants des syndicats “fallist” (donc pour la gratuité de la scolarité) qui ont donc entamé une série de manifestations plus ou moins contrôlées pour forcer les universités à renoncer à demander des droits de scolarité. Les étudiants de Wits sont descendus manifester dans les rues de Braamfontein, autour du campus. Une caractéristique des manifestations étudiantes, ici comme ailleurs est la violence qui leur est attachée, dont on a du mal à savoir quelle est la part due aux interventions brutales de la police et des équipes de sécurité privée sécurisant les universités. Des photos circulent sur les réseau sociaux représentant des étudiants blessés suite à des confrontations plutôt rudes avec les forces de l’ordre (publiques ou privées). La vidéo qui a circulé en ligne ce 28 septembre sur la confrontation entre des jeunes et des policiers autour de l’université de Rhodes montre la violence des échanges. On comprend que les étudiants aient peur, et l’on voit des policiers peu sereins et semblant peu formés à la gestion de ce type de crise. Des passants semblent interloqués et s’interposent. Et une femme policier finit par dire à l’une d’elles qu’elle est là pour la protéger, elle et ses biens et éviter que sa voiture ne finisse criblée de pierres. Il faut dire que les actions des étudiants des semaines passées ont aussi endommagé des biens collectifs au sein des universités, une bibliothèque à l’université du Kwazulu Natal, des voitures et des salles de cours ailleurs, endommagé des locaux, et causé la mort d’une agente de maintenance dans une résidence pour étudiants de Wits.

Les campus de quatre universités sont désormais fermés: l’université de Cape Town (UCT), Wits University, l’université du Free State et l’université du Limpopo. L’université de Prétoria n’est pas techniquement fermée mais a décidé d’obliger les étudiants à prendre maintenant les vacances prévues en octobre… Le secrétaire général de l’ANC Gwede Mantashe a laissé paraître son agacement vis à vis des étudiants manifestant, les traitant d’enfants gâtés et proposant qu’on ferme les universités pendant 18 mois pour leur apprendre. Dans une tribune reprise par le Mail & Guardian, Achille Mbembe, professeur à Wits a rappelé les précédents africains de ce genre d’attitude et comment ils ont abouti en Afrique centrale à une destruction des universités publiques pour le plus grand profit d’universités privées que les étudiants les plus pauvres n’ont pas les moyens de s’offrir. Dans un pays dont le coefficient de Gini a augmenté depuis l’avènement de la démocratie, ce ne serait pas une bonne nouvelle.

En tant que française, ayant biberonné au mythe de l’égalité républicaine, il m’est toujours difficile de concevoir que dans un pays comportant de telles inégalités on puisse demander des frais de scolarité aussi élevés à des étudiants. Les frais de scolarité pour une année scolaire (sans logement ni bouquins ni nourriture) sont autour de 50 000 rands ce qui est hors de portée de beaucoup de gens. Le gouvernement finance les frais des plus pauvres et propose des emprunts NFSAS à une partie des autres (les bénéficiaires de ces exemptions/prêts NFSAS seraient 600 000 l’an prochain) ce qui n’est pas négligeable à première vue. Cependant, il faut ajouter aux frais de scolarité les frais de logement et les frais d’entretien (repas) ainsi que l’acquisition d’un ordinateur et de livres de cours. Ce qui double pratiquement la facture. Pour les étudiants ne pouvant vraiment pas se permettre la location d’une chambre dans une résidence près du campus, les frais de transports sont un poste important, les villes sud-africaines n’ayant pas fait le choix de systèmes de transport public sûrs et abordables. Par ailleurs, l’urbanisation qui n’a pas été fondamentalement redessinée depuis la fin de l’apartheid fait que ces étudiants habitent en grande périphérie ce qui augmente le temps et le coût du transport. Et in fine peut avoir un impact sur la réussite de leurs études.

Leur situation, bien que d’une autre époque, est bien décrite par Niq Mhlongo dans son roman “dog eat dog” qui raconte la première année d’un étudiant pauvre de Soweto à Wits au moment de l’élection de Mandela. Tiraillé entre sa vie d’étudiant dépendant entièrement pour ses études du financement de sa bourse par l’université, et sa vie à Soweto avec ses copains qui vivent d’expédients et d’alcool, Dingamanzi essaie de négocier tant bien que mal son maintien dans une trajectoire qui le sortira de l’emprise de la seule nécessité. Il joue sans vergogne des failles du système et de la mauvaise conscience de l’encadrement pour poursuivre ses études, jamais complètement à son aise entre ces deux mondes. Les universités ont donc des efforts à faire pour tenir compte des difficultés de ces étudiants.

Les possibilités de la résolution de la crise dans les universités semblent bien minces. Certains y voient les signes avant-coureurs du déclin des universités sud-africaines. Le Vice-Chancellier de Wits conduit aujourd’hui un referendum par Internet pour demander aux étudiants s’ils sont pour la reprise des cours lundi après deux semaines de blocage, sachant que si les cours ne reprennent pas, la fin d’année et l’organisation des examens risquent d’être compromis et pour certains il ne peut être question de recommencer une nouvelle année. Les leaders du SRC (Student Representation Council) qui représentent les étudiants dans les instances de direction de l’université réfutent par avance toute légitimité à cette procédure, et donc n’avaliseront pas la reprise des cours sur la base de ses résultats. A Rhodes University, le dialogue administration/étudiants semble mal engagé après les violences d’hier. Les revendications des étudiants ne portent toujours que sur la suppression (et non la réduction) des frais de scolarité pour tous, ce que l’étroitesse de marge de manoeuvre sur les choix budgétaires du gouvernement sud-africain ne saurait permettre, à moins que des arbitrages drastiques ne soient faits. L’éditorialiste Max du Preez remarque d’ailleurs dans une tribune publiée ici que le gouvernement pourrait certainement, s’il renonçait à certains grands projets, et récupérait l’argent se perdant dans les méandres du favoritisme et de la corruption, trouver de quoi financer un enseignement supérieur gratuit. Mais si le gouvernement arrivait à dégager une telle somme, au nom de quoi faudrait-il l’attribuer en priorité à l’enseignement supérieur alors qu’il existe encore des cas d’extrême pauvreté, un taux de chômage record, surtout chez les jeunes n’ayant pas atteint le niveau de fin de scolarité dans le secondaire.

Epilogue 1: 14 octobre 2016

Après 15 jours, les cours ont été interrompus dans plusieurs universités, dont celle de Cape Town, le Vice-Chancellor ne se résolvant pas à faire intervenir la police contre les étudiants et préférant arriver à une solution négociée. Il a été pris à partie un peu brutalement par des étudiants aujourd’hui. L’université devrait rouvrir ses portes à la fin du mois, faute de quoi l’année universitaire risque d’être irrémédiablement perdue, ce qui entraînerait des conséquences non négligeables pour les étudiants les plus vulnérables, n’ayant pas les moyens de refaire une année, ou pour les “matriculants” espérant entrer à l’université à la rentrée prochaine. Le Vice-Chancellor de Wits, soutenu par une partie des universitaires, a décidé de rouvrir son université lundi dernier, moyennant une présence sécuritaire accrue aux abords et sur le campus. Les véhicules de police (surnommés Hippos) stationnés sur le campus rappellent le souvenir sinistre des kasspirs, ces véhicules blindés utilisés par le régime de l’apartheid pendant l’état d’urgence pour “sécuriser” les townships où la jeunesse devenait incontrôlable. Les étudiants et la direction de Wits se battent à coup de communiqués, mais pas seulement, certains étudiants protestataire arrivant à déjouer la surveillance pour introduire des “petrol bombs”, briser des vitres et incendier des poubelles. Fin d’année universitaire chaotique quoi qu’il en soit. Et pour couronner le tout, le président Zuma a décidé de créer une commission ministérielle de réflexion sur la résolution de la crise universitaire dont il a exclu, alors que les premières revendications des étudiants portent sur le financement des études, le ministre des finances Pravin Gordhan, dont il souhaite se débarrasser car ce dernier lutte contre le népotisme dans la gestion des entreprises para-étatiques dont les proches du président Zuma ont eu tendance à profiter des largesses par le passé…