Dis-moi ce que tu jettes, je te dirai qui tu es?

Les politiques appliquent-ils pour eux-mêmes les principes qu’ils défendent haut et fort lorsqu’ils sont en campagne électorale? C’était la question posée par la journaliste sud-africaine Marianne Thamm le 3 juillet dernier sur le site d’information en ligne du Daily Maverick. Pour répondre en partie à cette question, elle est allée écumer les poubelles d’une luxueuse villa de Camps Bay, faubourg très convoité de Cape Town, louée par des membres de l’exécutif du parti des Economic Freedom Fighters (EFF) entre le 19 et le 27 juin 2019, soit la période d’inauguration du nouveau Parlement sud-africain à Cape Town.

La magnifique villa, avec vue panoramique sur l’océan a été réservée par le garde du corps de Julius Malema pour 8 nuits, moyennant une somme rondelette versée au propriétaire allemand. Il est ironique, souligne la journaliste, que les leaders d’un parti qui proclame sa proximité avec le peuple et réclame l’expropriation des terres détenues par les blancs choisisse un quartier ultra-résidentiel et snob comme Camps Bay, plutôt que des hôtels et guest-houses dans les Cape Flats dont ils auraient pu participer à dynamiser l’économie.

Utilisant une méthode qui a fait des preuves en archéologie ou en criminologie, mais qui reste anecdotique ( et questionnable?) en journalisme elle est allée à la pêche aux informations dans les 14 sacs (!) déposés sur le bord du trottoir au départ des locataires. La journaliste remarque avec ironie que pour des pourfendeurs du privilège monopolitisque blanc (white monopoly capital), les actes de l’entourage du leader suprême (Commander In Chief) sont loin d’être exemplaires. La modération de la consommation d’alcool qu’ils appellent de leurs voeux en prônant une interdiction de la publicité pour les boissons alcoolisées ne les a visiblement pas empêchés, en une semaine, de faire un sort à plus de 37 bouteilles d’alcools coûteux, principalement d’importation. Une bonne nouvelle pour LVMH dont les marques Veuve Clicquot et Veuve Clicquot Silver sont très bien représentées…

La journaliste, parmi ces trouvailles peu ragoûtantes, trouve également des preuves qu’on peut avoir appelé à boycotter les magasins H & M lors de leur ouverture et avoir appelé au saccage de leurs magasins, mais ne pas hésiter à y faire les soldes entre deux obligations parlementaires. Certains des occupants de la villa s’étant délestés de documents comme des papiers parlementaires et de cartes d’embarquement nominatives, elle s’est fendue d’un mail de demande d’information auprès de l’une des personnes concernées, en l’occurence le porte-parole de l’EFF qui a globalement démenti la location de la villa, les membres de la délégation parlementaire étant, selon lui logés dans des hôtels et des appartements, et contesté la démarche qu’il a qualifiée de “journalisme de tabloïd”.

La journaliste a été inspirée par le travail, il y a quelques années, du site d’info alternatif ‘Willamette Week’, qui avait, à l’époque, été fouiller les poubelles de la maire, du chef de la police et du district attorney de Portland en Oregon, pour montrer que si les poubelles des justiciables pouvaient être investiguées sans mandat, on pouvait en faire de même pour celles des gens au pouvoir et en retirer des informations intéressantes.

Marianne Thamm affirme que son seul but est d’exposer qui sont les leaders de l’EFF, au-delà des discours, et de démasquer leur hypocrisie. Elle prétend faire oeuvre de salut public et être dans son rôle en fouillant les poubelles à des fins journalistiques. Les poubelles déposées sur le trottoir ne ressortent pas de la propriété privée (c’était l’argument de la police de Portland) et peuvent être consultées par quiconque… Il est sûr que la photo des bouteilles de Champagne alignées sur le trottoir et celle des articles en solde chez H & M (probablement accompagnés des reçus de carte de crédit) peuvent montrer que les combattants pour la liberté économique ont la mémoire courte ou ne sont pas rancuniers. Et après?

Au-delà de l’anecdote plutôt rigolote, j’avoue être assez dubitative sur les résultats obtenus par cette méthode spectaculaire. Je ne doute pas qu’en se prenant pour une héroïne de la série NCIS la journaliste ne se soit amusée, mais je ne pense pas que cette exposition compromette sérieusement les leaders de l’EFF, à moins qu’elle ait des trouvailles plus sérieuses. Après tout, ce n’est sans doute pas la première fois que des politiques font preuve d’hypocrisie, c’est même une “qualité” qui permet aux meilleurs de rester à flot et de faire carrière.

Dans un pays où la figure du recycleur d’ordures est une vision aussi familière dans les agglomérations que celle du chiffonnier dans le Paris spleenesque de Baudelaire, elle aurait dû savoir que pour transformer de la boue en or, il faut charrier des montagnes d’ordures, ou prendre le risque d’accoucher d’une souris…

Recycleurs d’ordures à Soweto
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Fin de partie en vue pour Jacob Zuma?

Encore une folle semaine politique au pays de Mandela. L’évènement le plus commenté en a été la remise à une date ultérieure du discours sur l’état de la Nation sud-africaine que devait prononcer Jacob Zuma le jeudi 8 février. Le 31 janvier, Mnusi Maimane, leader de l’Alliance Démocratique (DA) avait écrit à Baleka Mbete, numéro Une du parlement, pour lui demander de reporter le SONA (State Of the Nation Address) jusqu’à ce que l’Afrique du Sud soit dotée d’un nouveau président. Tout ce que pourrait prononcer un Jacob Zuma affaibli par les affaires de corruption et la victoire de Cyril Ramaphosa à la conférence nationale de l’ANC en décembre 2017, n’aurait aucun sens. Pourquoi dépenser des millions de rands dans une cérémonie qui aurait pour point central un discours vide ? L’EFF promettait, comme les années précédentes des démonstrations de force… un petit rappel ci-dessous de la houleuse rentrée parlementaire, deux mois après la publication du remarqué rapport de la Public Protector sur le “State Capture” qui insistait sur la corruption à grande échelle sévissant au plus haut niveau de l’état sud-africain.

Baleka Mbete a sagement reporté sine die les célébrations. En effet, le discours qui marque l’ouverture du Parlement et du Conseil National des Provinces pour l’année, marque le début de réceptions d’officielles de toutes sortes, diplomates et membres de l’élite économique et politique sud-africaine.

L’annonce que le discours ne serait pas prononcé jeudi 8 Février comme prévu, car les conditions d’une ouverture du parlement dans une certaine sérénité n’étaient pas réunies, a fait repartir les rumeurs de prochaine démission de Zuma. L’exécutif de l’ANC s’est réuni longuement tout le week-end dernier à la résidence du président de la république à Pretoria pour discuter d’un éventuel retrait de Zuma, conformément au souhait du nouvel exécutif de l’ANC. On aurait presque aperçu les vautours voler en cercle au dessus de Mahlamba Ndopfu, la résidence des présidents sud-africains à Pretoria.

Mais rien n’y a fait. Le rusé Jacob ne semble pas pressé de laisser son poste. Chacun y est allé de son pronostic. Il négocierait un parachute doré, demanderait des garanties sur son impunité, etc. Toujours est-il que personne n’a pu lui faire entendre raison. Il est encore dans la place et compte bien y rester. Il ne partira pas contraint et forcé mais quand il l’aura décidé. Les partis d’opposition ont promis un blocage national si Jacob Zuma prononce le SONA. Julius Malema, qui a été un des plus fervents supporters de Zuma lorsque celui-ci a obtenu la peau de Thabo Mbeki en 2007, a juré de mettre fin à la présidence Zuma. Une motion de censure a déjà été déposée pour le 17 février, et une journée nationale d’action de l’opposition à Zuma est prévue pour le 22 du même mois. Tout cela laisse de marbre l’occupant des Union Buildings.

La menace judiciaire se précise, une nouvelle bataille sur les 783 charges de corruption qui pèsent contre Zuma a été perdue par ses avocats. Une enquête sur le State Capture devrait être ouverte sous la houlette d’un juge indépendant. Le comité exécutif voudrait éviter la honte de l’impeachment ou du procès pour corruption alors que Zuma est encore en place, mais comment lui faire entendre raison? Lui forcer la main reviendrait à braquer les soutiens que uBaba possède encore dans le parti qui ne peut pas se payer le luxe d’une hémorragie de cadres en prévision des élections de 2019. Laisser traîner la situation peut également faire paraître comme déjà affaiblie la nouvelle direction de l’ANC et ternir l’aura dont peut bénéficier Cyril Ramaphosa dans l’élite économique du pays.

Bref, on aurait tord de vouloir enterrer trop vite uBaba décidément rompu aux manoeuvres politiques. La formule qui résume le mieux l’impasse politique du moment en Afrique du Sud est celle qui figure sur la couverture du Mail & Guardian de cette semaine: “He’ll go now-now” (c’est à dire, quand il le voudra). Pour les non initiés, lorsqu’un interlocuteur sud-africain vous annonce qu’il vient “now-now” ce n’est pas forcément une bonne nouvelle, cela annonce un futur éventuellement proche… ou pas!