“Choisir la césarienne, c’est comme acheter une voiture avec airbag, on peut faire sans, mais c’est plus sûr”… (Devenir mère à Johannesburg, part 10)

J’ai rencontré Victoria via une amie. Victoria est une grande brune de trente-deux ans. C’est la seule des quarante deux jeunes mères que j’ai interviewées qui m’a dit avoir su d’emblée qu’elle souhaitait une césarienne. Les autres femmes interrogées, ont envisagé un accouchement par voie basse jusqu’à ce qu’un évènement, au cours de la grossesse les convainque (via leur obstétricien.ne) que la césarienne deviendrait inévitable. Il y a pourtant toute une catégorie de femmes sud-africaines qui n’envisagent pas d’accoucher autrement que par césarienne. Je me souviens de ce couple de journalistes, rencontré chez des amis me disant: “ah bon, ailleurs on accouche par voie basse? On ne nous a jamais vraiment présenté cette option. Nous avons choisi le moyen le plus sûr pour le bébé et pour la mère”. Victoria me reçoit dans sa maison d’un complexe (groupe de plusieurs maisons identiques avec porte d’accès contrôlée par interphone, d’une ‘enclosure’ (groupe de rues sécurisée, dont l’accès est gardé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans un quartier du nord de Sandton. Son bébé a à peine un mois. C’est la helper qui m’ouvre quand je sonne, et m’invite à m’asseoir dans le salon, meublé dans un style contemporain, duo de canapés assortis, éclairé par une bow-window. Victoria allaite son fils dans la ‘nursery’ au premier étage. 

Sur l’un des canapés trône un panier de linge qui trahit la maison abritant un bébé, grenouillères, langes. Sur la coffee table, des beaux livres de photographie, et sur l’étagère, près de la photo de mariage, et de différentes photos posées de Victoria et de son mari le livre de Penelope Leach : “your baby and child”. Victoria descend, confie le nourrisson à la ‘helper’ le temps de notre discussion.

Je n’ai pas vraiment eu de problème pour être enceinte. Nous étions mariés depuis deux ans, nous avions acheté la maison. C’était une grossesse programmée. J’ai surveillé mon ovulation via une application pour smartphone ‘fertility friend’. J’avais arrêté la pilulle six mois auparavant. Lorsque nous avons décidé d’essayer, ça a fonctionné tout de suite. J’ai compris que j’étais enceinte au bout de trois semaines. J’ai pris rendez-vous avec mon gynéco à Parklane. Il m’a recommandé de faire le test pour la trisomie 21. Il a dit qu’il y avait deux options, soit on faisait le test précoce (NIPT), qui coute très cher mais qui nous rassure très vite, soit on attendait un peu plus pour l’autre test, moins cher, mais avec le risque d’avoir à faire des tests complémentaires. Le test précoce coûte 7000 rands (environ 400 euros) et l’assurance n’en remboursait que 20%, mais on a choisi celui-là parce que comme ça on était débarrassé, on n’en parlerait plus jusqu’à la fin de la grossesse. 

On a attendu de savoir que tout allait bien, et puis on a demandé le sexe (elle dit le genre). Je n’aurais pas voulu avoir à avorter, mais mon mari ne voulait pas d’un trisomique. On a eu les résultats trois semaines après le test, parce qu’ils doivent envoyer les prélèvements aux Etats-Unis. Tout allait bien, le bébé allait bien, nous n’avons pas eu à nous disputer sur l’issue de la grossesse. J’ai été très fatiguée pendant les trois premiers mois, et puis après, j’ai eu une grossesse idéale. 

On n’a pas abordé les options d’accouchement avec mon gynéco avant le sixième mois de grossesse. De toutes façons, je savais que je voulais une césarienne. Ma mère a un souvenir tellement traumatisant de son accouchement pour moi, à Rome. Elle a cru mourir, elle a cru que j’allais mourir, elle a vécu un véritable calvaire. Elle habitait en Italie à l’époque (mon père était italien) et ça a été l’enfer. Je n’avais pas envie de vivre une telle expérience. Je n’ai pas changé d’avis, j’ai toujours su que la césarienne était l’option la plus sûre. J’ai une amie dont le bébé a une IMC suite à un accouchement par voie basse. Je voulais vraiment minimiser les risques. Le gynéco m’a dit : “c’est votre décision, moi aussi je préfère la césarienne!”. Je me souviens qu’il a utilisé la métaphore des airbags en voiture: “on peut faire sans, mais il y a moins de chances que les choses tournent mal”. On a décidé de fixer la date à la 36ème semaine. 

Ils ne font pas de césarienne le week-end, et le gynéco ne travaille pas le mercredi. On s’est donc décidé pour le jeudi, comme ça mon mari pouvait prendre le week-end dans la foulée, et puis je savais par des amies que l’anesthésiste du jeudi était très bien. Je suis allée à deux cours organisés par la clinique le samedi matin, qui abordaient le prénatal et le postnatal. J’y ai amené mon mari pourqu’il participe, qu’il sache à quoi s’attendre. C’est surtout la vidéo que j’ai trouvée utile. Le reste n’était pas très détaillé, je n’y retournerai pas pour un second enfant. 

Deux mois avant la naissance, ma mère et ma meilleure amie ont organisé une ‘shower party’. Elles ont préparé un déjeuner, avec des sandwiches et invité une vingtaine d’amies. Ma mère a fait un discours, ma meilleure amie a fait un discours et j’ai été inondée de cadeaux pour le bébé. Des habits, des langes, des couvertures des jouets, des livres de recettes pour bébé, de la déco pour la nurserie que je voulais finir avant qu’il arrive.  

La veille du jour J, je n’ai pas dîné. J’avais rendez-vous à la maternité à 5 heures le lendemain matin. Mon mari était avec moi. L’infirmière a fait tous les examens nécessaires. Puis ma mère et mes beaux-parents sont passés me voir à huit heures du matin, juste avant que je rentre au bloc. On m’a amenée au bloc, on m’a mise sous anesthésie locale. Ils ont demandé à mon mari de mettre des vêtements de bloc. Je tremblais à cause de l’anesthésie. Le gynéco est entré, et je n’ai même pas senti quand ils ont commencé à couper. Ca a pris un petit peu de temps. Ils ont sorti le bébé à huit heures vingt cinq. Je n’ai rien senti. Mon mari était un peu nauséeux à cause du sang. Après quelque temps dans la salle de réveil, on m’a mise dans une chambre privée. J’ai un super souvenir de cette journée. Je n’avais pas mal à cause des anti-douleur, ma famille et ma meilleure amie étaient là, les infirmières étaient super. Le bébé a pris le sein directement alors que nous étions dans la salle de réveil, donc tout allait comme sur des roulettes.

Le lendemain, ça a été une autre paire de manches. J’ai cru que je n’arriverais plus jamais à marché. J’avais tellement mal! J’ai perdu toute dignité. La douleur était tellement intense. La prochaine fois, je ne laisserais pas mes amis venir me voir si tôt à la maternité. C’était vraiment trop difficile à gérer. Ils ont défilé toute la journée, et je n’étais vraiment pas au top de ma forme. J’ai accouché le jeudi et suis rentrée chez moi le dimanche. C’était flippant. Plus d’infirmière à appeler en cas de problème. Je me sentais un peu abandonnée. Ma mère est venue s’installer avec moi pour les deux premières semaines. Après, elle a recommencé à travailler.

Vraiment, j’estime que j’ai eu une grossesse et un accouchement en or. Le seul truc, c’est qu’à cause de ma césarienne, je ne peux pas aller faire les courses, mon assurance m’interdit de conduire ma voiture dans les six semaines suivant la césarienne…

C’est bizarre quand même, quand vous êtes enceinte, tout le monde est gentil avec vous et vous couvre d’attentions. Dès que vous avez accouché, plus personne ne s’occupe de vous, ne vous demande comment vous allez. L’allaitement s’est bien passé. J’avais eu une consultation avec une conseillère en lactation avant la naissance, elle m’a tout bien expliqué, je n’ai jamais eu mal.  J’ai juste un bébé hyper vorace. Il boit toutes les deux heures. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir l’allaiter. A priori quatre ou six mois? Après je dois reprendre mon activité professionnelle…


Si j’avais accouché au Congo, je serais morte… (Devenir mère à Johannesbourg, part 9 )

On a tendance à oublier que mettre au monde un enfant a été très longtemps une des expériences les plus dangereuses pour les femmes. Aujourd’hui, sans doute grâce aux progrès de la médecine périnatale, la naissance est devenu un évènement plus sûr, mais on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise. J’ai rencontré Naomi dans l’une des organisations où j’intervenais comme bénévole. Naomi est une trentenaire congolaise, sympathique et dynamique. Nous parlions de choses et d’autres, lorsque j’ai évoqué ma recherche, elle m’a dit “il faut que je te parle de ma grossesse!” j’ai accepté et nous nous sommes rencontrées dans un café, pas trop loin de son bureau, dans une banque sud-africaine.

Naomi est congolaise. Elle est arrivée de RDC, il y a quinze ans, comme beaucoup de jeunes, pour faire ses études. “Tu sais au Congo, Mobutu a détruit le système universitaire. Il a fermé les facs pendant cinq ans pour mater les révoltes étudiantes”. L‘immigration congolaise en Afrique du Sud est importante, même si les chiffres sont difficiles à estimer. En plus des communautés régulièrement victimes de mouvements xénophobes, de réfugiés politiques et économiques vivant tant bien que mal dans quartiers partiellement désaffectés de Yeoville et Hillbrow, il y a aussi toute une frange de congolais de la classe moyenne aisée qui trouvent en Afrique du Sud les services et le mode de vie qu’ils n’auraient plus chez eux. Naomi est restée, comme ses frères, à Johannesbourg après ses études. Elle y a trouvé du travail.

“J’avais fini mes études. Je bossais par intermittences, et cela faisait cinq ans que j’étais avec le père de mon enfant. Nous ne vivions pas ensemble. J’avais eu à plusieurs reprises des problèmes de fibromes utérins, qu’on m’avait enlevés par la chirurgie. J’étais persuadée que je ne pourrais jamais avoir d’enfants. A cause de mes problèmes de fibromes utérins, ma tante qui est gynécologue m’avait donné une pilule qui supprimait les règles, mais qui visiblement n’était pas cent pour cent fiable pour la contraception. Et puis évidemment, ce qui ne devait jamais arriver arriva. Je m’en suis aperçue au bout de trois mois, je ne me sentais pas bien. Il a bien fallu se rendre à l’évidence, la prédiction des médecins était fausse: j’étais capable d’avoir des enfants.

Cela ne s’est pas très bien passé avec le père, j’ai été déçue par sa réaction, même s’il a dit qu’il s’occuperait du bébé. Nous avons commencé à nous éloigner. J’avais des sentiments partagés. J’étais contente et pas contente. Je n’ai pas pensé à l’avortement. J’avais tellement entendu que je ne pourrais pas avoir d’enfant, c’était inespéré. Et dans notre culture, pour une femme, c’est important de porter des enfants. Toutes mes cousines avaient des enfants. En même temps, je n’étais pas mariée avec le père, et je sentais que nous allions nous séparer. J’ai mis du temps à l’annoncer à mes parents et à mes frères. Dans ma famille, ce n’était pas très bien vu. Mais mes parents m’ont dit qu’ils me soutiendraient. 

Je n’ai pas un super souvenir de ma grossesse. Il y avait cette question de ce que j’allais faire avec un bébé, même si mes parents me disaient qu’ils m’aideraient, et puis à ce moment-là ma mère a été diagnostiquée avec un cancer et elle est venue se faire traiter à Jobourg. Comme beaucoup de gens de la bonne société congolaise, elle préfère le système de santé ici. Personne ne se fait soigner à Kinshasa. J’ai une tante qui est professeure de gynécologie, elle envoie ses patientes ici pour les opérations délicates. 

Donc j’ai passé une partie de ma grossesse à amener ma mère à des consultations, des chimiothérapies, des examens, on allait d’un hôpital à l’autre, le sien était dans le centre-ville de Jobourg, près de Wits, et le mien à Midrand, pas trop loin de là où j’habite. Maman ne supportais pas bien sa chimio, elle était très fatiguée, c’était épuisant. Et puis un de mes oncles est tombé malade, et il a commencé une longue agonie à l’hôpital aussi dans le sud de Jobourg.

Pour le suivi de grossesse, comme j’avais le plan santé minimal ‘key care’, j’ai choisi un médecin dans un hôpital où ils acceptaient les patientes comme moi. Il n’y avait pas de dépassement des frais, et le minimum de reste-à-charge pour moi. Le gynéco était très sympa. C’était un kényan. On s’est bien entendu. Il m’a bien expliqué comment se passait le suivi de grossesse avec lui, les examens à faire, le planning des consultations. Il m’a réconfortée, tout se passait bien. Lors d’une écho, il s’est aperçu que j’avais un gros fibrome mal placé, juste à côté du bébé et il m’a dit qu’on allait devoir faire une césarienne. Il a fait tout les papiers pour l”assurance santé, pour qu’ils accepte de prendre en charge une césarienne programmée. Quand tu as le ‘Key Care’, ils peuvent refuser. Vers le milieu de grossesse, j’ai commencé à faire de la tension, alors que je n’en ai jamais ordinairement. J’avais les jambes qui gonflaient, j’avais l’impression de devenir énorme. En même temps, c’était une période assez intense, j’accompagnais ma mère à ses consultations, je traduisais pour elle, j’étais inquiète même si l’oncologue disait qu’elle avait été diagnostiquée à temps et qu’elle allait s’en sortir. Je me rappellerai toujours sa tête au moment de l’annonce du diagnostic. 

Un soir qu’on revenait de l’hôpital où l’on avait passé la journée auprès de mon oncle qui venait de décéder, j’avais les jambes gonflées, je ne me sentais vraiment pas bien. Je suis allée aux toilettes, j’avais le culotte pleine de sang. j’ai téléphoné à ma tante qui m’a dit d’aller immédiatement à l’hôpital. Maman ne voulant pas conduire ici, j’ai pris ma voiture et je suis allée à l’hôpital le plus proche de la maison, à Fourrais.  Là, ils m’ont reçue comme dans un jeu de quilles. L’infirmière de tri m’a dit qu’il fallait que j’aille voir mon gynéco, qu’ils ne pouvaient pas me prendre ici, et elle m’a appelée une ambulance. Ils ne m’ont même pas examinée!

L’ambulancière était très gentille, elle me tapotait la main, et elle essayait de faire la conversation à maman. Je continuais à saigner. L’ambulancière me disait: “calme toi, on a appelé ton gynécologue”. Il est arrivé dans la demi-heure. Une infirmière me faisait une écho et disait que j’étais à 28 semaines, que je ne pouvais pas accoucher tout de suite. Elle ne trouvait pas le coeur du bébé… Le médecin m’a dit qu’il y avait un problème avec le placenta. Il allait me faire une piqûre pour faire mâturer les poumons du bébé et qu’ils allaient me garder le plus longtemps possible. Il ne fallait pas que je bouge pour que le bébé aille bien. Il a été gentil. Comme maman était avec moi et qu’elle ne voulait pas rentrer seule à la maison, il lui a fait aménager un coin dans ma chambre pour qu’elle puisse y dormir. 

Je suis restée une semaine comme ça à l’hôpital. Et au bout d’une semaine, je me suis réveillée une fois de plus avec mon lit en sang. “Cette fois, on t’opère” a dit le médecin. Je venais de dîner, il m’a dit de ne rien manger et ne rien boire jusqu’au lendemain matin. Le lendemain, il m’a césarisée sous péridurale. Je ne me suis pas sentie bien. Je me sentais flotter. Les infirmières me donnaient des glaçons à sucer. Le médecin m’a dit, “il faudra faire quelque chose pour tes fibromes plus tard”. Et il m’a recousue. On m’a emmenée dans la salle de réveil, le médecin m’a dit: “see you later”. Je me souviens que la pédiatre est passée, elle m’a dit que mon bébé allait bien mais qu’ils allaient quand même le mettre en réa pour le début. On me ramène dans ma chambre, et là, je ne me sens pas bien du tout. Ma mère est avec moi, et je dis à l’infirmière qu’il faut absolument qu’elle rappelle le médecin, je ne distingue plus grand chose autour de moi, même pas le visage de ma mère. Le médecin arrive, il me regarde et me dit: “il y a quelque chose qui ne va pas, on te ramène au bloc”. Il dit aux infirmières de me remettre dans le brancard et c’est lui qui pousse le brancard en courant pour aller au bloc. J’entend encore ma mère qui crie “mais qu’est-ce qui se passe?”. 

Au bloc, ils me transfusent, j’ai su après que mon médecin a appelé d’autres gynécos de l’hôpital à la rescousse. On me l’a raconté plus tard. Il paraît que la salle était pleine de sang. Ils me transfusaient et ça repartait aussitôt. Ils ont dit à ma mère que la seule solution pour me sauver, c’était l’hystérectomie. Ma mère a accepté. Ils m’ont mise en soins intensifs. C’était bizarre cette impression d’être là et de n’être pas là. Je ne garde aucun souvenir précis. J’ai l’impression d’avoir eu conscience de ce qui s’est passé sans être totalement consciente. Et puis à un moment donné je me suis réveillée et j’ai dit “j’ai soif, j’ai soif” et là l’infirmière qui était à côté de moi sursaute, elle pousse un cri et elle appelle toutes les autres infirmières. Elles se mettent à chanter “Alleluia” et à danser de joie autour de mon lit. Elles appellent un médecin qui me dit : “tu es miraculée, on a beaucoup travaillé sur toi, pendant très longtemps”. A partir de ce moment où je me suis réveillée, je suis restée une semaine en soins intensifs. Ils sont tous venus me voir avec leur anecdote sur ce qui m’était arrivé. Mon médecin avait l’air hyper soucieux. Il m’a dit que j’avais fait un “shut-down” quand j’étais inconsciente. Mes reins ont cessé de fonctionner et ils ont dû me mettre un moment sous dialyse pendant deux jours.

J’ai voulu aller voir mon bébé, il avait deux semaines et je ne savais pas à quoi il ressemblait. J’ai dit à l’infirmière de m’accompagner, c’était tellement bizarre. Je suis sortie lorsque j’ai été un peu plus en forme, et que le bébé a passé la barre des deux kilos. Je suis rentrée chez moi mais je suis retournée à nouveau à l’hôpital pour des transfusions une semaine après. J’étais d’une extrême faiblesse. J’ai mis quasiment un an à récupérer. Ma famille se relayait pour m’aider, ma mère, mes cousines, pendant six mois je n’ai jamais été seule à la maison. Il y avait toujours quelqu’un à la maison pour mon bébé et moi.

Je suis retournée voir le médecin pour le remercier. Il avait l’air vraiment ému. J’ai eu de la chance de tomber sur cet hôpital, ce médecin, ce personnel. Les gens sont toujours critiques vis à vis des hôpitaux sud-africains. Mais j’aurais été au Congo, je serais morte. Ici il y avait toute la logistique, les médecins réanimateurs, le néphrologue…

Il ne faut jamais désespérer…

Ce billet revient sur une affaire qui a passionné les internautes sud-africains du 17 au 20 novembre 2018. L’affaire Ganas/Momentum

Une fois n’est pas coutume, aujourd’hui dans Ngisafunda, j’ai envie de vous raconter une histoire qui finit bien (enfin presque). Une histoire, où l’alliance des médias et des réseaux sociaux a fini par faire plier le grand capital pour la défense de la Veuve et de l’Orpheline. L’histoire commence tristement, en 2014, par un fait banalement ordinaire, dans la banlieue de Durban. Denise Ganas se fait violemment braquer, devant son garage. Les agresseurs en voulaient à la voiture familiale. Monsieur Ganas s’interpose entre l’agresseur qui menaçait sa femme et cette dernière et meurt, transpercé par les balles. Leur fille Carmen sera blessée pendant l’attaque, d’une balle ayant transpercé le mur de la maison. 

Nathan Ganas avait souscrit en 2012 une assurance décès auprès de l’assureur Momentum, au nom de sa femme, Denise. Celle-ci pensait donc obtenir un capital, suite à son veuvage. D’ailleurs Momentum versa, au moment du décès, une avance de 50 000 rands qui couvrirent le montant des funérailles . Las, l’assurance traîne la patte, diligente une enquête en explorant les dossiers médicaux du défunt et s’aperçoit que celui-ci avait omis de déclarer un diabète au moment de la souscription du contrat d’assurance-décès. L’assureur à l’époque, avait juste demandé la réalisation d’un test HIV pour l’évaluation du risque et s’était basé sur du déclaratif pour établir le montant de la prime. Momentum a considéré que la non-déclaration du diabète de Nathan Ganas déliait la compagnie de son contrat vis à vis de lui. Momentum n’aurait pas à payer les 2,4 millions de rands dus au titre de l’assurance décès. Elle demande d’ailleurs que lui soient restitués les 50 000 rands payés au moment du décès, la police étant frappée de nullité, les 50 000 rands ont donc été indûment perçus. 

La veuve est, on peut l’imaginer, totalement indignée par un tel refus, elle argue que, le décès de son mari étant dû à une fusillade, son taux de sucre dans le sang n’est pas en cause. Elle fait donc appel au médiateur de la compagnie d’assurance, puis à un second pour expertise et avis contradictoires. Les deux médiateurs concluent, comme la compagnie, que le contrat était caduc dès l’instant où Nathan Ganas n’avait pas respecté la clause qui lui imposait d’informer l’assureur de son diabète. La veuve, après quatre ans de tractations, porte donc son affaire à la connaissance des médias sud-africains qui se déchaînent contre Momentum, trouvant abusive la pratique qui prive la veuve et ses orphelins d’un capital, au prétexte d’une argutie technique, alors que le diabète n’est pas la cause directe du décès.

La direction de l’assureur reste d’abord droite dans ses bottes. Le directeur général de Momentum, un monsieur Le Roux répète les termes du contrat, et les conditions de caducité qui s’appliquent au cas de Nathan Ganas. Il dévoile les termes de l’étude de l’expert qui montrent que le diabète était connu du défunt dès avant la souscription de sa police d’assurance décès. Le défunt aurait en effet consulté cinq fois pour son diabète durant des trois ans précédant la souscription de son contrat. L’omission de ce type de condition entraînant la nullité du contrat, l’assureur ne se sent pas lié. La connaissance du diabète de son souscripteur l’aurait fait changer de niveau de risque et aurait impliqué des versements plus importants que ceux réellement acquittés. Mais pour faire un geste de conciliation, Momentum était tout de même prête à rembourser à la veuve les primes versées par son mari et renoncer à recouvrer les 50 000… C’est par égard pour ses autres clients que Momentum assumerait de ne pas verser les 2,4 millions de rands. 

Les médias s’indignent, Internet aussi. Les appels à boycotter Momentum pleuvent, des internautes exhibent sur Twitter leur lettre de résiliation de leurs contrats avec Momentum. Un mot-dièse #MomentumMustFall est lancé. Des journalistes radio influents s’emparent du sujet. Quarante huit heures de violente campagne sur Twitter, qui met les mots-dièse #Momentum et #MomentumMustFall en tête des préoccupations des Internautes sud-africains entre le 17 Novembre et le 20 novembre incite la direction de Momentum à capituler. Certes leur point de vue est légalement incontestable, mais il est, comme le rappelle Thuli Madonsela, juriste très respectée, éthiquement condamnable. La direction de Momentum comprend qu’aucune campagne de relations publiques ne lui permettra de regagner la main, et annonce donc la création d’un fond spécifique pour les victimes de mort violente dans les cas où la police normale ne permettrait pas, comme pour Nathan Ganas, leur indemnisation. Cette prime sera puisée dans les bénéfices de l’assureur et non affectée à des ‘pools’ d’assurés, pour des victimes assurées ayant succombé du fait d’un crime violent, et ne sera pas cumulable avec une autre prime.

Les internautes sud-africains célèbrent leur victoire en s’auto-félicitant d’avoir contraint la compagnie d’assurances à capituler. La veuve et les orphelins de Nathan Ganas vont pouvoir envisager l’avenir un peu plus sereinement, et se concentrer sur leur reconstruction. On ne peut que se réjouir de l’heureux épilogue. 

Cette affaire rappelle quand même les problèmes liés à la logique assurantielle. Les assureurs sud-africains, pas plus que leurs collègues internationaux, ne sont des philanthropes. Leur travail est de classer des gens par classe de risque et de les faire payer en fonction de la probabilité de survenue des dommages, ou de refuser de les assurer si le risque est trop élevé. L’histoire ne dit pas si Nathan Ganas a sciemment omis de déclarer son diabète, ou si, n’étant pas traité pour cette affection chronique, il a pensé que ça n’avait pas d’importance, mais cela aurait pu avoir des conséquences dramatique pour sa famille si la campagne médiatique n’avait pas fonctionné. Les compagnies d’assurances sud-africaines sont des entreprises très profitables qui caracolent dans le peloton de tête des capitalisations boursières locales. Certaines financent des sièges sociaux pharaoniques sur Rivonia, l’une des artères principales de Sandton. 

J’avais évoqué dans un des tous premiers billets de Ngisafunda l’impression mitigée de mes premiers contacts avec le système assurantiel sud-africain. Un système qui peut devenir très intrusif. Sous prétexte de mieux vous connaître et déterminer votre profil de risque pour vous faire payer ‘le bon prix’, un certain nombre de données sont collectées qui peuvent être utilisées contre vous. Nous avons eu la mauvaise surprise à la fin de notre première année de voir notre prime augmenter malgré l’absence de sinistre et aucun autre changement. Nul doute que certaines des données transmises à notre insu par le ‘tracker’ ont dû modifier notre profil de risque.

Dans les systèmes où les Etats-Providence sont à bout de souffle, on tend à vouloir confier de plus en plus à des organismes privés et notamment à des assurances une partie des prestations incombant jusqu’alors à la solidarité nationale . L’affaire Momentum nous rappelle le risque de voir marginaliser certains profils, rendus inassurables. 

 

Et Bara fit naufrage…

Lorsqu’on visite Soweto, la partie la plus africaine de Johannesburg, il y a quelques passages obligés. Au nombre de ceux-ci, la rue Vilakazi, renommée ‘rue aux deux prix Nobel’, qui a abrité les maisons de Nelson Mandela et de l’archevêque Desmond Tutu. Il y a aussi le musée Hector Pieterson, du nom de ce  jeune lycéen tué par les policiers lors du soulèvement du 16 Juin 1976 contre l’enseignement en Afrikaans dans toutes les écoles du pays, dont la photo a fait le tour du monde. Les tirs de la police sur une manifestation de lycéens mettront le feu au poudre dans les townships sud-africains. On peut aussi aller visiter l’église catholique Regina Mundi lieu de réunion des anti-apartheid, passer rapidement les baraques en tôle de Kliptown, traverser le pont pour visiter la place où a été proclamée la Freedom Charter en 1958, vaste esplanade sans âme avec un monument et un local de l’ANC, passer à côté des tours de refroidissement d’une ancienne centrale électrique, aujourd’hui totalement converties à l’art mural, et puis on passe inévitablement à côté des murs décrépis du grand hôpital de Soweto, ‘Bara’ pour les locaux. Légende urbaine, ville dans la ville, l’un des rares hôpitaux où les noirs pouvaient se faire soigner pendant l’apartheid, Bara était autrefois renommé internationalement, mais on n’en parle plus que pour déplorer qu’il ne soit pas à la hauteur des attentes, voire qu’il trahisse les idéaux de la transition démocratique. 

Ainsi, les quotidiens locaux se font régulièrement l’écho de dysfonctionnements graves. Une mortalité infantile incroyablement élevée, des pannes d’électricité contraignant les chirurgiens à opérer à la lumière de leurs smartphones, des frais d’indemnisation des dommages corporels sur des patients atteignant des sommes astronomiques, une gestion déplorable (le directeur de l’hôpital fortement soupçonné de corruption a été démis de ses fonctions en Août 2018 après une grève du personnel), des files d’attentes qui ne cessent de s’allonger pour des blocs chirurgicaux obsolètes mettant en danger les patients. Avec près de 3000 lits, 24 000 naissances par an, 129 bâtiments, les chiffres à Baragwanath donnent le tournis. Il faut dire qu’il dessert la partie la plus peuplée de Johannesburg. 

J’ai eu envie d’écrire un billet sur Bara. Parce que Bara est une institution de Soweto. Parce que j’aurais bien aimé le visiter. Parce que c’est une légende. Parce qu’on raconte à son propos tout et n’importe quoi (‘n’y va pas, c’est un coupe-gorge!’). Parce que des femmes que j’ai interrogées pour “devenir mère à Johannesbourg” sont allées accoucher à Bara. Parce que je suis tombée sur le livre de Simonne Horwitz sur les cinquante premières années de l’histoire de Baragwanath. Que ce livre, bien qu’imparfait explique pourquoi Bara reste incontournable.

Dès ses débuts, Bara souffre d’un sous-dimensionnement et d’une inadaptation chroniques aux besoins d’une population dont il est le seul recours. Hôpital militaire pendant la seconde guerre mondiale, construit sur un terrain ayant appartenu à un gallois répondant au nom barbare de John Albert Baragwath. A partir de 1944, il abrite essentiellement les soldats tuberculeux convalescents que le bon air de Johannesbourg aide à requinquer. Passé aux mains du gouvernement provincial du Transvaal (ancien nom de la province de Gauteng), il est utilisé pour en transférer une partie des patients de l’aile ‘non-européenne’ du Johannesburg General Hospital, et en devient une dépendance administrative. Ce qui lui permettra d’accueillir des professeurs et étudiants en médecine de l’université du Witswatersrand. Il accueillera également l’école d’infirmières pour les étudiant.e.s noir.e.s (toujours sous la supervision de directrices afrikaners), déplacée de l’aile des non-européens du Johannesburg General Hospital (Joburg Gen). Mais il est aussi conçu comme une vitrine par le gouvernement du Parti National, qui veut prouver que la séparation des races, qu’il accentue à partir de 1958, ne se double pas de désavantages massifs pour les noirs. Il est aussi l’endroit où se mélangent des médecins de différentes nationalités/provenances qui y développent un ‘ethos Bara’. A partir des années 60 Bara accueillera régulièrement les victimes des émeutes et des soulèvement contre le gouvernement de l’apartheid, confrontant son personnel (majoritairement blanc pour les médecins) aux dessous peu glorieux du régime.

Le livre de Simonne Horwitz est basé principalement sur les interviews de médecins et d’infirmières ayant travaillé à Bara pendant la période concernée (1941-1990) avant l’avènement de la démocratie. Elle porte un message plutôt optimiste sur cette période. Elle reconnaît les difficultés chroniques, manque de fonds, manque de personnel, face à la demande massive d’un township dont la population croît tout au long de la période, et dans lequel, au delà des pathologies ‘normales’ pour une population pauvre, l’insécurité, les violences ordinaires ou politiques, créent des besoins tous spécifiques. Elle soutient cependant que Bara a représenté une chance pour la population, un lieu où le dernier cri de la biomédecine a pu être proposée à une population noire et pauvre, en dépit d’un régime politique raciste et brutal, et que les conditions particulières d’exercice, où les professionnels blancs et noirs ne pouvaient pas être totalement séparés (pas assez de professionnels noirs entre 5 et 10% de médecins noirs dans la période), et une hiérarchie forcément blanche) ont aidé à la création d’un narratif ‘d’éthos’ particulier à Baragwanath, fait d’un mélange d’excellence académique, de sens de la mission, mêlé de débrouillardise, qui fédérait tous les professionnels malgré leurs différences.

La création de Bara, sur les restes de l’hôpital militaire, produit un appel d’air. Le nouvel hôpital, en plus des médecins démobilisés, attire de jeunes praticiens motivés qui vont publier dans des revues médicales sur les pathologies qui seront les plus fréquentes dans la population noire de la région: les affections pulmonaires (typiques des populations de mineurs et des quartiers surpeuplés et manquant d’hygiène), les maladies tropicales (pour les migrants des régions plus septentrionales) et les blessures par arme blanche. Chose remarquable, les publications de cette première période combattent l’hypothèse de prévalence d’affections liées à la race mais tendent à les relier plus fortement aux conditions de vie. Les études notamment du gynécologue Charlewood dans ‘Bantu gynaecology’ suggèrent que les facteurs environnementaux sont beaucoup explicatifs que la race pour l’épidémiologie, allant contre la thèse séparatiste de l’apartheid (des besoins séparés, des réponses séparées). 

La fonction d’hôpital d’enseignement pour la faculté de médecine de Wits était une chance pour Bara, qui attirait des étudiants, des chercheurs et des médecins confirmés. L’hôpital, grâce à sa fonction de formation universitaire, était doté d’équipements de pointe, et bénéficiait d’une population dont la situation permettait une variété plus importante de pathologies que dans les hôpitaux pour européens, ce qui en faisait un lieu d’apprentissage unique. ‘Although patients often lacked basic care, linen, or even a bed, it was possible for the doctors at Baragwanath to advance themselves professionnaly and perform complex médical procédures’. La masse de la population à traiter, problématique au quotidien, permettait également un nombre de cas intéressants pour la formation des praticiens mais aussi des cohortes suffisantes pour des études publiables dans des revues médicales.  L’urgence et le manque de moyen permirent parfois aux médecins de développer des solutions originales qui leur valurent une reconnaissance internationale. Leur expertise en termes de blessures par arme blanche et par balle devint légendaire… Une médecine de pointe était également possible: Baragwanath sera le lieu de la séparation chirurgicale des jumelles Mathibela, deux soeurs siamoises d’un an en 1987, une grande première en Afrique, alors qu’une poignée d’autres opérations de ce type avaient été tentées internationalement. 

Au-delà des succès médicaux, Baragwanath fut également le lieu de l’éveil de la conscience politique de certains membres du personnel. Certains médecins venaient à Bara parce qu’ils se sentaient le devoir moral d’aider les plus pauvres. Là il étaient confrontés à la réalité de l’apartheid pour la première fois de leur vie. Certains médecins commencèrent à Bara une carrière d’activistes anti-apartheid. Beaucoup furent licenciés avant la fin des années 60. Le plus célèbre des médecins activistes de Bara est sans doute le médecin Neil Agett, mort en Février 82 aux mains de la police, et dont on peut voir la photo au musée de l’apartheid. 

Le narratif positif de la formidable coexistence multiraciale et de la solidarité du personnel médical, adhérent à un ‘éthos Bara’ est à nuancer avec la situation plus qu’inégale des soignants noirs tout au long de l’histoire de l’hôpital. Bâtiments de résidence, cuisines, salles de gardes, et toilettes séparés pour les internes non-européens, qui faisaient suite à l’extrême difficulté pour les étudiants noirs à se faire admettre dans les cycles d’études médicales, aux humiliations dans les ‘hôpitaux pour blancs’ des étudiants noirs (les étudiants colored et indiens comptaient comme noirs) devant emprunter une entrée séparée de celle de leurs condisciples, enlever blouse blanche et stéthoscope avant d’entrer dans la chambre d’un patient blanc, ayant interdiction d’assister à une autopsie d’une personne blanche. Les infirmières noires étaient majoritaires à Bara, mais toujours encadrées par une hiérarchie blanche. Leur paie allant jusqu’à 55% de moins que leurs homologues européennes à qualification égale. Les incidents réguliers à Soweto de la fin des années 70 à la fin des années 80 verront plusieurs épisodes de la polarisation raciale entre différentes catégories de personnel. Lorsque les tensions raciales augmentent, au cours des années 80, par peur pour leur sécurité certains médecins démissionnent. Les difficultés budgétaires d’un état lourdement endetté pour financer son état d’urgence ne permettront pas de les remplacer. Un collectif de médecins tentera une action pour contraindre l’Etat de donner les moyens à l’hôpital de remplir sa mission. En 1987, dans une lettre ouverte dans le South African Journal of Medicine signée par 101 médecins, le collectif crée un énorme scandale, mais ne sera pas suivi des effets escomptés. 

La période de transition et le début du mandat de Mandela ont été marqués par un changement des structures administratives de l’hôpital, le personnel blanc devant être remplacé par des noirs, exercice compliqué, le nombre de noirs ayant pu être formés dans un régime leur refusant une éducation autre que rudimentaire étant notoirement faible. Des grèves très violentes éclatèrent à Bara en 1992 et 1995. La période de transition et le mandat de Madiba ont aussi été marqués par l’apparition du Sida dès 87, et qui s’amplifia au cours de la décennie 90 et accrût la pression sur le personnel soignant des hôpitaux publics. Nkosazana Ndlamini Zuma, ministre de la santé, se concentra sur la création d’une médecine de prévention et pas vraiment sur la résolution des problèmes des hôpitaux saturés et en manque chronique de personnel. Il n’y eut pas d’embauches à Bara, ni d’augmentation satisfaisante des salaires pour les infirmières dont certaines décidèrent d’aller tenter leur chance ailleurs. Certaines se firent débaucher par la NHS. Le gouvernement démocratique sud-africain mis longtemps à prendre la mesure de l’épidémie de SIDA, on se souvient de la tirade de Thabo Mbeki pour lequel cette maladie était une invention des blancs. Les années 90 et la première partie du vingt-et-unième millénaire ont vu le développement d’un secteur hospitalier privé, pour la partie la plus aisée de la population, qui a vite capté les ressources. On estime que 50% des médecins exerçant en Afrique du Sud exercent dans le secteur privé (dont la clientèle représente 15% de la population). Le secteur public reste gravement handicapé par la pénurie de médecins, préférant les conditions d’exercice (et les rémunérations) du privé. 

Aujourd’hui, lorsque Bara fait parler de lui, c’est par ses dysfonctionnements, des erreurs médicales aux maltraitances des patients par les soignants, son insécurité pour les patients comme pour le personnel, et les errements de gestion de responsables nommés plus en raison de leurs connections politiques que leur compétence à redresser une situation fondamentalement viciée. Rebaptisé Chris Hani, du nom du leader du Parti Communiste Sud-Africain assassiné par un nationaliste, il reste pour bien des habitants de Soweto ‘Bara’, gigantesque rafiot dans la tempête.  

Grossesses 2.0 : devenir mère à l’ère du digital… (Devenir mère à Johannesburg, part 8)

Cela faisait quelque temps que j’avais envie de vous faire un petit billet sur ce thème mais ‘La coupe d’Hygie’, excellent blog au demeurant, m’a piqué mon titre pour ce billet, alors j’ai décidé de partager aujourd’hui ma surprise sur la ‘digitalisation des grossesses’. En effet, pour une certaine partie des femmes interrogées, les smartphone et Internet ont pris une place croissante dans le vécu de grossesse.

L’auteur de la Coupe d’Hygie détaille dans son billet pourquoi la très sérieuse FDA (Food and Drug Administration) nord-américaine, vient d’approuver l’application ‘Natural Cycles’ comme une méthode contraceptive efficace (quoique moins efficace que d’autres méthodes: pilule ou stérilet). Avec pédagogie il décortique comment les normes de la FDA construisent l’efficacité d’un contraceptif, à quelles épreuves, pour parler comme une sociologue des sciences, on a soumis ‘Natural Cycles’ pour lui délivrer l’approbation.

Ayant effectué mes derniers terrains en France et au Royaume Uni en 2011, je n’avais pas encore pris la mesure de l’importance d’Internet et des applications parmi les acteurs de la grossesse. Très vite, les femmes que j’ai interrogées en Afrique du Sud, du moins celles qui ont les moyens de disposer d’un smartphone et d’un accès non restreint à Internet ont évoqué leur usage d’Internet et des applications pour smartphones comme alliés de leur parcours reproductif. En effet, les ‘applis’ smartphone en ont aidé plus d’une à éviter les grossesses non désirées pendant leur période en-couple-stable-mais-sans-désir-d’enfant, puis à définir les périodes où elles étaient les plus fécondes lorsque le projet d’agrandir la famille se précisait. Bien souvent ces femmes avaient opté pour  cette contraception moins efficace mais moins contraignante que la pilule* à partir de la stabilisation de leur couple. Pour certaines, cela s’était traduit par une grossesse un peu plus précoce que souhaitée, mais cela a permis à une grande majorité de planifier leur grossesse.

Une fois la grossesse constatée, les jeunes futurs parents étaient en général avides d’informations sur les prochains mois. Un nombre non négligeable de mères m’a avoué avoir beaucoup écumé les blogs et les forums sur Internet, visionné des vidéos sur You Tube, et téléchargé des applications pour comprendre ce qui se passait dans leur grossesse. Pour les anglophones le téléchargement de l’application “What to expect (when you’re expecting)’** était une référence plusieurs fois citée. Les futures mères appréciaient des petites notifications envoyées quotidiennement sur ce qui se passait, de pouvoir s’imaginer les principales étapes franchies, semaine par semaine, par leur futur bébé.

Enfin, une mère m’a mentionné l’application ‘who’s your daddy?’*** grâce à laquelle son mari recevait des informations spécifiques et qui apprenait aux primo-pères à (bien) suivre la grossesse de leur compagne. En l’occurrence, l’application comprenait un espace pour monitorer les contractions et comprendre quand partir pour la maternité, fonctionnalité qui leur avait été utile le jour J.

La ‘digitalisation’ des grossesses est devenue inéluctable pour les femmes des classes moyenne/moyenne supérieure. L’offre en santé connectée ne pouvait passer à côté d’une condition, la grossesse, de plus en plus médicalisée dans les pays développés. La maîtrise de la reproduction peut désormais passer par des moyens non hormonaux, comme en atteste l’homologation de l’application Natural Cycles par la FDA (qui lui reconnaît cependant une efficacité moindre qu’aux contraceptifs hormonaux).

Les diverses applications de suivi de grossesse répondent à un besoin d’information bien naturel des femmes, surtout des primipares. Ce que leurs mères, tantes, dans les années 80 cherchaient dans leurs livres ou auprès de leurs médecins, que leurs grand-mères et grand-tantes apprenaient en lisant Laurence Pernoud, ou par des discussions entre paires, dans les années 60, les ‘digital natives’ des années 2000 en sont informées via Internet ou leur smartphone. Elles peuvent ainsi avoir une idée du type d’exercice qu’elle peuvent faire pendant la grossesse, des types d’alimentation recommandés, et toutes sortes d’autres choses…

Comme pour toute innovation, il y a du bon et du moins bon dans cette ‘digitalisation des grossesses’. Oui, Internet permet de réduire l’asymétrie d’information entre médecin et femme enceinte et c’est tant mieux. En tant qu’observatrice particulièrement attentive de consultations autour de la grossesse (obstétrique, échographie) en France et en Angleterre, sur les vingt dernières années, j’ai pu constater que le partage d’information n’était pas toujours le point fort des échanges patient-soignant. Le flux d’information est souvent dirigé du soignant vers la femme sans que celle-ci ait le temps/la possibilité de poser les questions qui lui tiennent à coeur. Souvent empêtrés dans leur mission de détecter les risques, les soignants ont tendance à oublier que la grossesse n’est pas une maladie, qu’au delà de l’évènement physiologique, il y a aussi une dimension sociale et psychologique qui se joue, au moins aussi importante.

Les femmes que j’ai interrogées à Johannesburg se reposaient rarement sur leur médecin pour obtenir des informations (à l’exception d’une, dont le mari, avocat, venait à toutes les consultations, et auquel l’obstétricien répondait, parait-il, de façon très détaillée, et une autre, sociologue, à laquelle l’obstétricien passait des articles scientifiques). Internet et les copines étaient citées comme vecteur privilégié d’information.  Pour celles qui étaient suivies par des sages-femmes, celles-ci semblaient plus à l’écoute et plus soucieuses de répondre et d’élargir le sujet au delà du physiologique.

Si on peut se féliciter de moyens permettant toujours plus d’accès à l’information, un bémol s’impose toutefois dans le choix de l’application, du forum, de la chaîne You Tube sur lesquels on va rechercher des informations. Comment savoir si ceux-ci seront adaptés à son propre cas et au contexte dans lequel on va donner naissance? Le but de l’information est de préparer les futures mères à pouvoir prendre des décisions quant à leur suivi de grossesse et à leur mode d’accouchement. En l’absence de risque déclaré, une femme devrait pouvoir déterminer ce qui lui convient. L’objectif est que l’accouchement se passe bien pour la mère et le ou les enfants, mais aussi que ce moment permette à la femme de se sentir légitime dans son nouveau rôle maternel et de s’y couler sans trop de difficultés. Il devient alors essentiel de choisir les bonnes sources d’information.

Dans quelle mesure les propositions digitales actuelles y contribuent-elles? Une application ne peut faire de réponses plus élaborées que celles prévues dans ses données. Un documentaire ou une émission de télé-réalité très populaire en Angleterre comme “One Born Every Minute”, ont un certain cadrage, très bien démontré par l’article de de Benedictis, Johnson, Roberts & Spiby.  Les auteures de cette étude relèvent que les représentations des accouchements dans cette série sont à la fois peu diversifiés, montrent des femmes passives à la merci du personnel médical plutôt qu’actrices de leur accouchement. Les personnes présentées étaient majoritairement blanches, de classe populaire ou moyenne en couple hétérosexuel. Dans quelle mesure une maman solo, ou avec une histoire particulière**** peut-elle se retrouver dans les propositions de ces applications? Quelles représentations véhiculent la multitude d’applications disponibles? Vont elles dans le sens des femmes et favorisent-elles leur autonomie?

Une sage-femme libérale dirigeant depuis une vingtaine d’années un cabinet infirmier/centre d’éducation à la santé dans une banlieue de classe-moyenne de l’est de Johannesburg me disait que le nombre d’inscrites à ses cours, très complets (douze fois trois heures entre le pré et le post-natal), de préparation prénatale, baissait d’année en année. A son sens, les jeunes femmes étaient plus attirées par des réponses immédiates et laconiques sur leur smartphones que des sessions de trois heures sur un même sujet laissant la place au questionnement. Cela ne lui paraissait pas de très bon augure quant à leur résistance lors de l’épreuve de fond qu’est souvent un accouchement… et ensuite à l’apprivoisement de la vie avec un bébé! Le cliché Facebook du nouveau-né parfait laisse souvent place dans la réalité à des jeunes parents désemparés et débordés.

Pour la partie des femmes de mon panel habitant dans les townships, la révolution digitale des grossesses n’a pas eu lieu. La démocratisation de l’accès aux informations suppose un Internet accessible. Or, pour ces femmes-là, le prix de la data était un facteur très limitant. Certaines sont parfois allées glaner quelques infos sur Internet mais aucune n’a fait mention d’un recours à des applications qui, de toutes façons, supposent d’être en possession d’un smartphone un peu élaboré, hors de leur portée.

* Mais vous pouvez aussi avoir une appli pour ne pas oublier de prendre votre pilule, elle n’est pas belle la vie?

**équivalent américain du ‘J’attends un enfant’ de Laurence Pernoud

*** “the essential app for first-time dads… written for men by men (with advice from midwives) this apps guides first time dads through their pregnancy with simple daily tips and weekly updates”

**** En France je suis tombée sur ce blog d’une maman noire qui en avait assez de se sentir invisibilisée voire maltraitée par le système de suivi hospitalier…

L’héritage de la perte*… (Devenir mère à Johannesburg part 7)

Jeudi 11 octobre dernier était consacré à réfléchir aux conditions d’éducation des filles dans le monde. Je m’étais inscrite à une conférence organisée à l’Assemblée Nationale par la délégation aux droits des femmes et l’UNICEF. Cette conférence a permis d’entendre des témoignages à la fois de responsables politiques (députés, ministère des affaires étrangères) mais aussi d’acteurs de terrain (Unicef, fédération GAMS) sur la condition des filles dans le monde, les mariages forcés, les mutilations sexuelles et entraves à l’éducation des filles. Cette éducation des filles dont on entend souvent qu’elle serait le plus sûr moyen de changer le monde…

Parmi les jeunes mamans que j’ai interrogées, certaines étaient plus jeunes que d’autres (l’âge des femmes interrogées allait de 13 à 43 ans), et certaines, pour paraphraser Georges Orwell, étaient plus égales que d’autres. L’histoire la plus poignante que j’ai entendue est sans doute celle de cette jeune femme… Je l’interroge dans la cuisine du centre communautaire, près de chez elle. Elle est menue, très noire, elle porte une combi-short en éponge jaune. Sa peau lisse porte sur le visage, le cou et les bras, des marques et des cicatrices qui vont du rose au ton sur ton. Elle a l’air d’avoir été malmenée dans sa courte vie. A sa silhouette svelte, on ne dirait pas qu’elle a donné naissance à sa fille il y a à peine trois semaines. Apprenant que c’est aussi récent, je lui propose d’ajourner notre entretien, mais elle me dit vouloir me répondre. Nous échangeons dans un anglais heurté. Elle a sans doute plus l’habitude de parler zoulou ou sotho dans sa vie quotidienne. 

Je m’appelle “Encore et Encore”, je viens d’avoir dix-sept ans je suis la quatrième d’une famille de six. J’ai arrêté l’école il y a un an, quand je me suis enfuie de la maison pour enfants de Benoni, où une assistante sociale nous avait envoyés,  avec certains de mes frères et soeurs, parce que notre mère était malade. Je n’aimais pas cette maison, on était une vingtaine là-bas on se battait beaucoup. Là-bas j’allais à l’école, j’étais en quatrième (grade 7) mais je n’aimais pas. Alors un jour je me suis enfuie. J’ai sauté dans un train, et je suis revenue à Soweto, ma mère n’était pas contente, mais elle a accepté que je reste avec elle.

Je suis tombée enceinte en janvier. Je ne prenais pas de contraception, nous utilisions des préservatifs. Ca n’a pas marché. Je me suis aperçue que j’étais enceinte parce que j’avais des nausées, je ne me sentais pas bien. Et puis je n’ai pas eu mes règles. La tante avec laquelle j’habitais (ma mère était partie vivre avec un ‘nouveau mari’ dans le nord, vers Pretoria), m’a acheté un test de grossesse. Il était positif. Quand je l’ai dit à mon petit ami,  il a dit qu’il ne pouvait pas être le père. Ses yeux lancent des éclairs. Ils brillent et expriment ce qui me semble être de la rancoeur et/ou de la déception. Ma tante m’a dit d’aller à la clinique, de ne pas tuer l’enfant. Elle m’a emmenée à la clinique de Klipspruit, où les infirmières ont été très gentilles. Elle m’ont enregistrée, m’ont pris la tension, m’ont fait tous les examens de sang pour le HIV. Elles m’ont dit que je devais revenir tous les mois pour la visite, et que je devais dormir beaucoup. Je n’aime pas rester à l’intérieur et dormir, j’ai beaucoup marché pendant ma grossesse.

J’y allais tous les mois. Les infirmières nous expliquaient des trucs sur le bébé, comment le nourrir au sein, comment le baigner. Elles ne t’expliquent pas comment tu vas avoir ton bébé, sinon ça te ficherait la trouille. Elles te disent juste que si tu as très mal au ventre, il faut que tu viennes à la clinique. Si tu perds les eaux, il faut que tu ailles à la clinique. S’il y a un problème on t’enverra à Bara. Une nuit, j’ai senti les douleurs. Ma mère était revenue. Je lui ai dit que je voulais y aller maintenant. J’avais tellement mal! On est arrivées à la clinique à deux heures du matin. Il y avait cette infirmière, qui s’appelait Lilian. Elle m’a dit que mon ventre était trop gros, qu’il fallait faire une césarienne. Elle m’a envoyée à Bara. Là-bas, ils m’ont fait une césarienne à 4 heures du matin. Ils m’avaient fait une piqûre dans le dos pour m’endormir le bas du corps. Ils m’ont montré ma fille, un gros bébé de plus de 3 kilos avec beaucoup de cheveux. Puis ils l’ont prise pour lui faire des examens. Je l’ai appelée Angel, c’est ma mère qui a choisi le nom. Cette nuit-là, je n’ai pas pu dormir, je n’arrêtais pas de la regarder. J’avais été entre la vie et la mort, et j’étais vivante. J’ai remercié Dieu parce que le bébé et moi étions vivantes.

Quand je me suis levée, j’ai eu très mal au ventre. Une infirmière m’a donné des exercices à faire. J’avais mal partout. Lorsque j’ai commencé à allaiter, j’avais tellement mal. Elle n’arrêtais pas de tête. C’est tout ce qu’elle aime faire, téter et dormir. Elle ne se fatigue jamais de téter.

Je lui demande comment elle fait, pour les couches et les vêtements du bébé, si elle perçoit une allocation.

Je n’ai pas d’argent. Je n’ai pas droit aux allocations. Je ne perçois rien. Je suis venue du Lesotho avec ma mère, qui voulait essayer de travailler ici. Mais elle est tombée malade. Elle est en situation irrégulière, et nous aussi. Nous n’avons droit à rien. Je vis de ce que me donnent les gens, les voisins. Les couches, les habits… Je dois compter sur la communauté. Un jour celle-ci me donne un couche, ou un habit pour le bébé. Le lendemain c’est une autre.

Elle se tait. Je lui demande comment elle voit l’avenir de sa fille. Si elle aimerait qu’elle aille à l’école.

Je ne sais pas, je n’ai pas d’argent. Je ne sais pas si j’aurais de l’argent quand elle sera assez grande.

Elle fixe le sol. Je comprends qu’elle n’a plus très envie de parler. Je la remercie. Elle interpelle la cuisinière qui lui apporte un gros plat de ce qui ressemble à des pâtes au fromage. ‘Encore et Encore’ se jette dessus avec voracité. 

Le témoignage de cette jeune fille m’a beaucoup touchée parce que c’est sans doute le plus dur que j’ai entendu. Ce témoignage est rassurant dans le sens où, contrairement à l’image très souvent véhiculée dans les média sud-africains sur les migrantes enceintes, rejetés des structures de santé publiques et accouchant dans des conditions déplorables, Encore et Encore a bénéficié d’un soin qu’elle juge adéquat (avec une césarisation dans les deux heures ce qui est sans doute exceptionnel, elle avait probablement un ange avec elle). La différence majeure avec les autres jeunes filles interrogées dans les townships est que celles-ci avaient un soutien familial présent et rassurant. Dans le cas d’Encore et Encore, on s’aperçoit que dans la pauvreté il y a des strates, et que du fait de son statut d’immigrée clandestine, elle est vouée à une vie de précarité, de rudesse, son jeune corps en porte les marques, et ne peut pas s’autoriser à rêver à l’avenir. Ni pour elle, ni pour sa fille. Or comme le faisait remarquer Mylène Flicka, blogueuse béninoise à la conférence à l’Assemblée Nationale, le moteur de toute émancipation, c’est la possibilité de rêver. 

* Titre du très beau livre de l’indienne Kiran Desai: ‘The inheritance of loss’  vainqueur du Mann Booker Price en 2006

 

Esther et son accouchement parfait… (Devenir mère à Johannesburg, part 6)

Esther est une trentenaire française, mariée à un sud-africain depuis une dizaine d’années. Ils se sont installés à Johannesburg après leur rencontre. Nous nous retrouvons dans un coffee shop près de son bureau. Elle me raconte son expérience de la maternité autour d’un cappuccino.

L’histoire qu’elle me raconte correspond tout à fait à la norme procréative occidentale. Esther a attendu de se sentir prête avant d’avoir son premier enfant. Le projet d’enfant arrive une fois le couple installé et la situation matérielle assurée. Esther et son mari ont des revenus qui leur permettent une assurance médicale privée, une maison qui peut accueillir un bébé, et ils s’estiment prêts psychologiquement.

Il y a trois ans, Esther et Paul se sont dit qu’ils aimeraient bien agrandir leur famille. Les couples dans leur cercle d’amis commençaient aussi à avoir des enfants. Esther allait sur ses trente-trois ans, elle se sentait prête, cette fois ci. Elle a arrêté la pilule, a commencé à monitorer son ovulation grâce à l’application MyDays sur son téléphone portable. Et dans les six mois elle était enceinte. Très pro-environnement, à l’écoute de son corps, elle est une adepte du yoga (elle est passée au yoga prénatal sitôt sa grossesse confirmée), elle a commencé son suivi médical auprès d’une obstétricienne, recommandée par des amies. Lorsque celle-ci lui a demandé si elle avait un projet de naissance, Esther a répondu qu’elle envisageait plutôt une naissance naturelle, par voie basse. “Ben avec ces petites hanches, vous croyez que vous allez pouvoir pousser?” lui a répondu la professionnelle. Connaissant la tendance à césariser des médecins privés sud-africains Esther a prudemment décidé de chercher une alternative.

Elle a entendu parler de Good Hope, l’une des seules cliniques de la ville dirigée par des sages-femmes et à destination des femmes voulant un accouchement naturel. Paul et Esther sont allés à une réunion d’information, ils ont interviewé plusieurs sages-femmes et ont choisi Patricia, une quinquagénaire énergique avec une approche très holistique et psychologique. Patricia voit la grossesse et la naissance comme un chemin que le couple fait vers la parentalité. D’ailleurs, comme plusieurs femmes (blanches et plutôt de classe moyenne aisée) que j’ai interrogées, Esther dit “nous sommes tombés enceinte” (we fell pregnant) situant vraiment l’événement comme quelque chose de partagé entre elle et Paul. Ils ont “accroché” avec Patricia et sont allés la voir dans son cabinet, dans le cottage de sa maison, dans un faubourg arboré du nord de Johannesburg. Le cottage est tout sauf organisé comme un cabinet médical.

Le couple est reçu dans un salon aux teintes chaleureuses dont un mur est tapissé de livres, des ouvrages sur la maternité mais aussi d’autres sujets connexes. Un autre mur est couvert de photos de bébés et d’accouchements dans l’eau, parfois avec des progressions. On voit les mêmes personnes, souvent le couple et la sage-femme entre l’entrée en travail et la délivrance. Quelques heures séparent les photos, la fatigue se lit de plus en plus sur les visages, qui retrouvent la force de sourire une fois  sorti le nourrisson à l’air renfrogné rouge, frippé, recouvert d’une pellicule gluante commençant à s’accrocher au sein maternel.

La première rencontre est une première prise de contact. Patricia veut entendre le couple sur la grossesse, sur la façon dont le couple se projette dans la parentalité. C’est ce qui a plu à Esther, cette expérience globale. ” Elle a une approche pas du tout médicalisée, son suivi embrassait des éléments au-delà de la grossesse, elle est très consciente de tous les éléments qui entourent la grossesse, et nous aidait aussi sur ces aspects. Elle a une approche qui te fait prendre conscience, pleine conscience, de tout ces changements qui se passent en toi… Elle te fait sentir le bébé. Elle implique ton partenaire”. Le couple doit faire ses “devoirs” d’un mois sur l’autre: écrire une lettre au futur bébé sur son enfance, son éducation et le type de parent qu’il voudrait être, tenir un “journal de grossesse”, qu’il/elle partage ou non avec Patricia et/ou son/sa partenaire. Patricia s’assure que ce “travail” a été fait, et demande à Esther et Paul ce qu’ils en ont retenu.

Les rencontres se passent à échanger, assis dans un salon confortable. Un canapé accueillant, des fauteuils des poufs, de gros coussins… tout est fait pour que le couple s’y sente bien, centré autour de l’expérience de la femme. Patricia l’interroge sur ce qu’elle ressent, sur ce qui s’est passé depuis leur dernière rencontre, si elle a des interrogations, des questions. a t’elle fait des rêves, des cauchemars? Comment s’alimente t’elle? Comment est son sommeil? A t’elle mal au dos? Au ventre? A t’elle lu les livres qu’elle a empruntés le mois dernier? Qu’en en a t’elle pensé? Elle lui fait des recommandations alimentaires, des recommandations de lectures. C’est Patricia qui a fait lire à Esther “The History of Birth” de la journaliste américaine Tina Cassidy mais aussi “Le Prophète” de Khalil Gibran.

Le couple doit aussi s’engager à assister à 24 heures de cours de préparation à l’accouchement effectués en dehors des horaires de travail, les mardis et jeudis soirs, avec d’autres couples. Paul a un peu râlé, mais il a tenu à se libérer.

La dernière partie de la consultation est centrée sur les examens, urine, pression sanguine, prise de poids, écoute du coeur du bébé au Doppler, palpation de l’abdomen pour voir comment le bébé était placé, jamais d’examen interne. Patricia envoie les femmes qu’elle assiste faire des échographies spécialisées à 12, 22 et 36 semaines. La consultation d’échographie de 36 semaines permet à l’obstétricien de la clinique de donner son feu vert pour un accouchement physiologique.

A partir de 36 semaines, Patricia a recommandé à Esther de changer son alimentation. “Elle a comparé l’accouchement à un marathon, elle m’a dit: tu ne vas pas au Mac Do la veille d’un marathon”. Elle a aussi incité le couple à louer une piscine pour faire à domicile une répétition de l’accouchement, à préparer une playlist pour le jour J, à préparer des bougies parfumées, pour créer une ambiance personnelle et accueillir l’enfant dans une ambiance familiale. Son but est de permettre au couple de s’approprier ce moment. Esther a senti qu’il se passait quelque chose juste avant sa dernière consultation avec Patricia. Celle-ci lui a dit de rentrer chez elle et à Paul de ne pas trop s’éloigner. Elle lui a recommandé d’essayer de se reposer, de prendre un bain si les contractions devenaient douloureuses… et de manger des pâtes avant de partir pour la clinique. Le soir, les contractions s’accentuaient.

Lorsque les contractions se sont rapprochées, Esther a envoyé un texto à Patricia qui les a rejoints à la clinique. Après des heures d’incertitudes à la maison, Esther est soulagée d’entrer dans la chambre aux lumières tamisées avec sa piscine d’eau salée maintenue à bonne température par un système de filtration et de chauffage. Elle est à 8 cm et se coule dans la piscine pour atténuer la douleur. Elle cherche les bons appuis sur le boudin pneumatique, cela devient difficile. Patricia la guide au moment de la poussée. Elle dit à Paul comment soutenir Esther d’un côté, une autre sage-femme de la clinique la soutient de l’autre. “J’ai eu comme une sensation de brûlure. Je n’ai jamais eu aussi mal au bas des reins, dans tout le ventre. Patricia m’avait bien expliqué d’accepter ma douleur. J’étais comme en transe. A la troisième poussée, ma fille est sortie. J’ai senti comme un poisson qui me passait entre les jambes. Elle me l’a passée. Et je suis restée un moment dans l’eau. On n’a pas coupé le cordon tout de suite. Elle a mis comme un linge sur le bébé. J’étais là mais en même temps ailleurs. Je suis sortie de l’eau et suis allée m’allonger sur le lit avec notre fille. Paul a coupé le cordon et Patricia nous a laissé seuls tous les trois, dans la pénombre de la chambre. Notre premier moment à tous les trois. Elle est revenue et a emmené Emily pour la débarbouiller et l’examiner. Je suis restée une nuit à la clinique et je suis rentrée à la maison” .

Patricia passe tous les jours chez Paul et Esther la première semaine. Elle conseille pour l’allaitement, regarde si Esther et Emilie vont bien, donne des conseils à Paul, un peu débordé par les évènements. Il change sa fille et fait la cuisine. Après des débuts un peu difficiles, l’allaitement s’installe mais Emilie tête toutes les heures.

Quand elle revient sur son premier accouchement, Esther en garde un beau souvenir, malgré la douleur, malgré le manque de sommeil les six premiers mois d’Emilie. Surtout que depuis, Emilie a eu un petit frère, qui s’est mis en travers au moment de l’accouchement, et qu’il a fallut extraire par césarienne en urgence. “Tout compte fait reconnaît Esther, mon premier accouchement était mon accouchement rêvé.”

Très peu de femmes en Afrique du Sud accouchent dans le privé sous la seule direction d’une sage-femme. Comme en France, la capacité des sages-femmes à mener de bout en bout des suivis de grossesse physiologique est largement ignorée. Les gynécologues-obstétriciens privés auxquels ont affaire les 15% de femmes pouvant se permettre d’avoir recours au privé ne se précipitent pas pour dire à leurs clientes qu’en l’absence de pathologie elles pourraient tout à fait aller voir une sage-femme. Les assurances médicales n’estiment pas non plus qu’il soit de leur ressort d’informer les femmes qu’elles peuvent s’adresser à des praticien.ne.s moins onéreux/ses pour leur suivi de grossesse. Esther et les quelques autres femmes de mon échantillon qui ont eu recours à un suivi sage-femme sont des exceptions. Souvent, elles sont sensibilisées à la question parce qu’elles viennent d’un autre pays où l’accouchement par voie basse est la norme, ou qu’elles se sont renseignées avant. Parmi celles que j’ai interrogées, le refus de se voir imposer une césarienne était clairement une motivation, devant l’envie d’un suivi de grossesse holistique. Certaines de mes interviewées ayant accouché à la clinique ont fui le suivi avec Patricia qu’elles ont ressenties comme une “gourou” autoritaire et un peu trop intrusive. Une de mes amies a trouvé un peu saumâtre qu’on lui refuse la péridurale sous prétexte de “naissance naturelle”.