Esther et son accouchement parfait… (Devenir mère à Johannesburg, part 6)

Esther est une trentenaire française, mariée à un sud-africain depuis une dizaine d’années. Ils se sont installés à Johannesburg après leur rencontre. Nous nous retrouvons dans un coffee shop près de son bureau. Elle me raconte son expérience de la maternité autour d’un cappuccino.

L’histoire qu’elle me raconte correspond tout à fait à la norme procréative occidentale. Esther a attendu de se sentir prête avant d’avoir son premier enfant. Le projet d’enfant arrive une fois le couple installé et la situation matérielle assurée. Esther et son mari ont des revenus qui leur permettent une assurance médicale privée, une maison qui peut accueillir un bébé, et ils s’estiment prêts psychologiquement.

Il y a trois ans, Esther et Paul se sont dit qu’ils aimeraient bien agrandir leur famille. Les couples dans leur cercle d’amis commençaient aussi à avoir des enfants. Esther allait sur ses trente-trois ans, elle se sentait prête, cette fois ci. Elle a arrêté la pilule, a commencé à monitorer son ovulation grâce à l’application MyDays sur son téléphone portable. Et dans les six mois elle était enceinte. Très pro-environnement, à l’écoute de son corps, elle est une adepte du yoga (elle est passée au yoga prénatal sitôt sa grossesse confirmée), elle a commencé son suivi médical auprès d’une obstétricienne, recommandée par des amies. Lorsque celle-ci lui a demandé si elle avait un projet de naissance, Esther a répondu qu’elle envisageait plutôt une naissance naturelle, par voie basse. “Ben avec ces petites hanches, vous croyez que vous allez pouvoir pousser?” lui a répondu la professionnelle. Connaissant la tendance à césariser des médecins privés sud-africains Esther a prudemment décidé de chercher une alternative.

Elle a entendu parler de Good Hope, l’une des seules cliniques de la ville dirigée par des sages-femmes et à destination des femmes voulant un accouchement naturel. Paul et Esther sont allés à une réunion d’information, ils ont interviewé plusieurs sages-femmes et ont choisi Patricia, une quinquagénaire énergique avec une approche très holistique et psychologique. Patricia voit la grossesse et la naissance comme un chemin que le couple fait vers la parentalité. D’ailleurs, comme plusieurs femmes (blanches et plutôt de classe moyenne aisée) que j’ai interrogées, Esther dit “nous sommes tombés enceinte” (we fell pregnant) situant vraiment l’événement comme quelque chose de partagé entre elle et Paul. Ils ont “accroché” avec Patricia et sont allés la voir dans son cabinet, dans le cottage de sa maison, dans un faubourg arboré du nord de Johannesburg. Le cottage est tout sauf organisé comme un cabinet médical.

Le couple est reçu dans un salon aux teintes chaleureuses dont un mur est tapissé de livres, des ouvrages sur la maternité mais aussi d’autres sujets connexes. Un autre mur est couvert de photos de bébés et d’accouchements dans l’eau, parfois avec des progressions. On voit les mêmes personnes, souvent le couple et la sage-femme entre l’entrée en travail et la délivrance. Quelques heures séparent les photos, la fatigue se lit de plus en plus sur les visages, qui retrouvent la force de sourire une fois  sorti le nourrisson à l’air renfrogné rouge, frippé, recouvert d’une pellicule gluante commençant à s’accrocher au sein maternel.

La première rencontre est une première prise de contact. Patricia veut entendre le couple sur la grossesse, sur la façon dont le couple se projette dans la parentalité. C’est ce qui a plu à Esther, cette expérience globale. ” Elle a une approche pas du tout médicalisée, son suivi embrassait des éléments au-delà de la grossesse, elle est très consciente de tous les éléments qui entourent la grossesse, et nous aidait aussi sur ces aspects. Elle a une approche qui te fait prendre conscience, pleine conscience, de tout ces changements qui se passent en toi… Elle te fait sentir le bébé. Elle implique ton partenaire”. Le couple doit faire ses “devoirs” d’un mois sur l’autre: écrire une lettre au futur bébé sur son enfance, son éducation et le type de parent qu’il voudrait être, tenir un “journal de grossesse”, qu’il/elle partage ou non avec Patricia et/ou son/sa partenaire. Patricia s’assure que ce “travail” a été fait, et demande à Esther et Paul ce qu’ils en ont retenu.

Les rencontres se passent à échanger, assis dans un salon confortable. Un canapé accueillant, des fauteuils des poufs, de gros coussins… tout est fait pour que le couple s’y sente bien, centré autour de l’expérience de la femme. Patricia l’interroge sur ce qu’elle ressent, sur ce qui s’est passé depuis leur dernière rencontre, si elle a des interrogations, des questions. a t’elle fait des rêves, des cauchemars? Comment s’alimente t’elle? Comment est son sommeil? A t’elle mal au dos? Au ventre? A t’elle lu les livres qu’elle a empruntés le mois dernier? Qu’en en a t’elle pensé? Elle lui fait des recommandations alimentaires, des recommandations de lectures. C’est Patricia qui a fait lire à Esther “The History of Birth” de la journaliste américaine Tina Cassidy mais aussi “Le Prophète” de Khalil Gibran.

Le couple doit aussi s’engager à assister à 24 heures de cours de préparation à l’accouchement effectués en dehors des horaires de travail, les mardis et jeudis soirs, avec d’autres couples. Paul a un peu râlé, mais il a tenu à se libérer.

La dernière partie de la consultation est centrée sur les examens, urine, pression sanguine, prise de poids, écoute du coeur du bébé au Doppler, palpation de l’abdomen pour voir comment le bébé était placé, jamais d’examen interne. Patricia envoie les femmes qu’elle assiste faire des échographies spécialisées à 12, 22 et 36 semaines. La consultation d’échographie de 36 semaines permet à l’obstétricien de la clinique de donner son feu vert pour un accouchement physiologique.

A partir de 36 semaines, Patricia a recommandé à Esther de changer son alimentation. “Elle a comparé l’accouchement à un marathon, elle m’a dit: tu ne vas pas au Mac Do la veille d’un marathon”. Elle a aussi incité le couple à louer une piscine pour faire à domicile une répétition de l’accouchement, à préparer une playlist pour le jour J, à préparer des bougies parfumées, pour créer une ambiance personnelle et accueillir l’enfant dans une ambiance familiale. Son but est de permettre au couple de s’approprier ce moment. Esther a senti qu’il se passait quelque chose juste avant sa dernière consultation avec Patricia. Celle-ci lui a dit de rentrer chez elle et à Paul de ne pas trop s’éloigner. Elle lui a recommandé d’essayer de se reposer, de prendre un bain si les contractions devenaient douloureuses… et de manger des pâtes avant de partir pour la clinique. Le soir, les contractions s’accentuaient.

Lorsque les contractions se sont rapprochées, Esther a envoyé un texto à Patricia qui les a rejoints à la clinique. Après des heures d’incertitudes à la maison, Esther est soulagée d’entrer dans la chambre aux lumières tamisées avec sa piscine d’eau salée maintenue à bonne température par un système de filtration et de chauffage. Elle est à 8 cm et se coule dans la piscine pour atténuer la douleur. Elle cherche les bons appuis sur le boudin pneumatique, cela devient difficile. Patricia la guide au moment de la poussée. Elle dit à Paul comment soutenir Esther d’un côté, une autre sage-femme de la clinique la soutient de l’autre. “J’ai eu comme une sensation de brûlure. Je n’ai jamais eu aussi mal au bas des reins, dans tout le ventre. Patricia m’avait bien expliqué d’accepter ma douleur. J’étais comme en transe. A la troisième poussée, ma fille est sortie. J’ai senti comme un poisson qui me passait entre les jambes. Elle me l’a passée. Et je suis restée un moment dans l’eau. On n’a pas coupé le cordon tout de suite. Elle a mis comme un linge sur le bébé. J’étais là mais en même temps ailleurs. Je suis sortie de l’eau et suis allée m’allonger sur le lit avec notre fille. Paul a coupé le cordon et Patricia nous a laissé seuls tous les trois, dans la pénombre de la chambre. Notre premier moment à tous les trois. Elle est revenue et a emmené Emily pour la débarbouiller et l’examiner. Je suis restée une nuit à la clinique et je suis rentrée à la maison” .

Patricia passe tous les jours chez Paul et Esther la première semaine. Elle conseille pour l’allaitement, regarde si Esther et Emilie vont bien, donne des conseils à Paul, un peu débordé par les évènements. Il change sa fille et fait la cuisine. Après des débuts un peu difficiles, l’allaitement s’installe mais Emilie tête toutes les heures.

Quand elle revient sur son premier accouchement, Esther en garde un beau souvenir, malgré la douleur, malgré le manque de sommeil les six premiers mois d’Emilie. Surtout que depuis, Emilie a eu un petit frère, qui s’est mis en travers au moment de l’accouchement, et qu’il a fallut extraire par césarienne en urgence. “Tout compte fait reconnaît Esther, mon premier accouchement était mon accouchement rêvé.”

Très peu de femmes en Afrique du Sud accouchent dans le privé sous la seule direction d’une sage-femme. Comme en France, la capacité des sages-femmes à mener de bout en bout des suivis de grossesse physiologique est largement ignorée. Les gynécologues-obstétriciens privés auxquels ont affaire les 15% de femmes pouvant se permettre d’avoir recours au privé ne se précipitent pas pour dire à leurs clientes qu’en l’absence de pathologie elles pourraient tout à fait aller voir une sage-femme. Les assurances médicales n’estiment pas non plus qu’il soit de leur ressort d’informer les femmes qu’elles peuvent s’adresser à des praticien.ne.s moins onéreux/ses pour leur suivi de grossesse. Esther et les quelques autres femmes de mon échantillon qui ont eu recours à un suivi sage-femme sont des exceptions. Souvent, elles sont sensibilisées à la question parce qu’elles viennent d’un autre pays où l’accouchement par voie basse est la norme, ou qu’elles se sont renseignées avant. Parmi celles que j’ai interrogées, le refus de se voir imposer une césarienne était clairement une motivation, devant l’envie d’un suivi de grossesse holistique. Certaines de mes interviewées ayant accouché à la clinique ont fui le suivi avec Patricia qu’elles ont ressenties comme une “gourou” autoritaire et un peu trop intrusive. Une de mes amies a trouvé un peu saumâtre qu’on lui refuse la péridurale sous prétexte de “naissance naturelle”.

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