Le rêve de Jacob…

Cela fait quelque temps que je n’ai pas abordé le sujet de la vie politique sud-africaine, non pas parce qu’il ne s’y passe rien. La vie politique locale est toujours très mouvementée, mais parce que, comme le disait je ne sais plus quel philosophe, le rire naît souvent de la distance qu’il y a entre la situation du rieur et la situation dont on rit. Or la vie politique occidentale, et notamment la campagne électorale française ces derniers temps, offre de plus en plus ses épisodes chaotiques et qui font douter de la démocratie dont les vies politique africaine et sud-africaine sont coutumières.

En cherchant une illustration pour ce premier billet “vie politique” de l’année 2017, je suis tombée sur cette peinture de Gauguin que j’aime beaucoup, bien qu’elle soit moins connue que celles de sa période tahitienne, peinture de la période “Pont-Aven”dont j’apprécie les couleurs et le mouvement et qui s’intitule “le combat de Jacob et de l’Ange”. Le titre résume ce que sera l’année 2017 pour le président Zuma. Comme cette peinture venait en illustration d’un site d’éducation religieuse, j’ai jeté un coup d’oeil sur le texte et  j’y ai vu quelque ironie.

Au fait, savez-vous qui est Jacob? Ne vous cachez pas derrière votre souris! Si vous ne l’avez jamais fait, plongez vous dans l’Ancien Testament, un des meilleurs livres qui ait jamais été écrits. Un de ceux que j’emporterais sur une île déserte, un condensé d’orgueil, de machinations, de jalousies familiales, d’adultère, de meurtres, de péchés plus laids les uns que les autres, bref un “page-turner” multi-millénaire! Jacob, c’est le fils d’Isaac, le père des douze tribus d’Israel, et depuis son enfance c’est un petit malin (héhéhé). Le prénom Jacob signifie “protégé de Dieu”… Jacob dans la Bible est un insoumis qui mènera un combat contre un ange (représentant Dieu) qui lui révélera ensuite dans un rêve qu’il a été choisi pour être le père du peuple élu (les théologiens me pardonneront ce raccourci).

L’année 2017 sera l’année du combat de Jacob Zuma et de l’ange de la Démocratie sud-africaine. Je ne sais pas si les calvinistes qui ont peuplé la région du Cap et les peuples africains christianisés croient aux anges, mais ils feraient mieux de prier pour que l’intérêt de tous prévalent et non seulement ceux des affidés du clan Zuma. Pourquoi donc cette importance de 2017? En décembre 2017 aura lieu le grand congrès durant lequel l’ANC, au pouvoir depuis vingt-deux ans, désignera le ou la successeur(e) de Jacob Zuma à la tête de l’ANC. Ce ou cette successeur(e) sera évidemment le candidat désigné de l’ANC aux élections présidentielles de 2019. Et l’avenir de Jacob Zuma et de ses 783 charges pour corruption, trafic d’influence etc. on en a parlé ici, dépendra évidemment de la désignation de son/sa successeur/e.

2017-02-25

Les deux poids lourds en lice sont un homme et une femme (combat très paritaire, il faut le souligner): Cyril Ramaphosa, l’un des rédacteurs de la constitution sud-africaine, milliardaire aux intérêts multiples, actuel vice-président de l’ANC qui se voyait déjà promis à la présidence, comme ses prédécesseurs avant lui avaient “naturellement” glissé de la vice-présidence à la présidence, et Nkosazana Dlamini Zuma, femme politique, ancienne ministre de la santé sous Mbeki ayant contribué à retarder l’admission de la bombe sanitaire qu’était le SIDA, ayant récemment terminé son mandat de présidente de l’Union Africaine, où elle n’a guère brillé, mais et c’est surtout le noeud du problème ex-femme de Jacob Zuma, mère de deux de ses enfants, et ayant son rondavel particulier à Nkandla, fief des Zuma.

Le clan Zuma est tout entier à son travail de sape contre Cyril Ramaphosa. Vieux routier de la politique, celui-ci s’est enrichi au moment de l’accession à la démocratie grâce à ses relations politiques avec l’oligarchie blanche. Il est devenu un homme d’affaires respecté, actionnaire minoritaire et membre de multiples conseils d’administration des plus grandes sociétés du pays. Il est perçu comme un allié du capital et du milieu des affaires dans une ANC où le Parti Communiste et l’union des syndicats COSATU sont des composantes non négligeables. Ses états de service ont également été ternis par le rôle qu’on lui prête dans les évènements tristement célèbres de Marikana, en août 2012 où il est soupçonné d’avoir pesé pour une intervention musclée de la police contre les manifestants et grévistes de cette mine de platine pour favoriser ses intérêts et ceux de ses co-actionnaires.

L’affaire s’est soldée par une trentaine de morts et soixante dix blessés dont un certain nombre avec des balles dans le dos… Marikana a marqué les débuts de la défiance de l’électorat traditionnellement ANC avec le parti de Mandela. Qu’un gouvernement issu des luttes de la libération de l’apartheid fasse tirer sur des travailleurs noirs qui constituaient son vivier naturel de voix a ébranlé l’opinion et ouvert la voie aux autres partis.

La route est longue jusqu’au congrès de décembre et pour l’instant bien malin qui pourrait prédire qui sortira vainqueur (ou vainqueure?) de la lutte interne à l’ANC qui s’engage. A l’extérieur du parti, les partis d’opposition, la Democratic Alliance (DA) qui a gagné le contrôle de quatre des grandes métropoles sud-africaines aux dernières élections locales, et l’EFF (les Economic Freedom Fighters) de Julius Malema, semblent vouloir tout faire pour empêcher Jacob Zuma de terminer son mandat, et surtout de faire nommer comme successeure, une personne qui aurait tout intérêt à enterrer les affaires judiciaires du père de ses enfants.

En attendant, Jacob Zuma se montre combatif. Début février a eu lieu le traditionnel discours sur le”State Of The Nation”, à l’occasion de l’ouverture de la session parlementaire de l’année à Cape Town. C’est un évènement annuel, toujours très solennel, où le président vient en grande pompe prononcer ses voeux et son programme pour l’année qui commence devant le Parlement. Le discours est suivi pendant plusieurs jours de réceptions à Cape Town, et de réponses des parlementaires de l’opposition au programme énoncé par le président. Cette année, redoutant plus encore que les années précédentes les manifestations de ses opposants, le chef de l’Etat a fait renforcer les sécurité sur le parcours qu’il devait effectuer avant d’arriver au Parlement. Il a fait appel, de manière tout à fait exceptionnelle à l’armée pour renforcer le discours policier, s’attirant les commentaires désobligeants des partis d’opposition, prompts à brandir la menace de la fin de la démocratie.

La numéro un du parlement a fait évacuer sans ménagement les représentants de l’EFF qui manifestaient bruyamment leur désaccord avec les agissements du chef de l’Etat et s’opposant à ce qu’un chef d’Etat reconnu coupable de non-respect de la constitution s’exprime dans l’enceinte du parlement. La twittosphère a repassé en boucle le visage grimaçant de Julius Malema rudoyé par les personnels de sécurité, et escorté sous bonne garde avec ses co-députés en dehors de l’assemblée. Le “community manager” de la présidence d’Afrique du Sud s’est même fendu d’un “ahahahaha” en réponse à la plainte de Malema alléguant que les Pandore lui auraient massacré les bijoux de famille pour obtenir sa coopération et le faire sortir…

Evidemment, le fond du discours de Zuma a été moins abondamment commenté que les évènements périphériques et la démonstration de force de l’EFF qui a refusé de laisser le président s’exprimer avant d’être violemment sorti de l’assemblée par les policiers en civil.

Le président Zuma n’a rien d’un orateur captivant, et après la demi-heure de bras de fer entre la numéro un du Parlement Baleka Mbete, et la sortie (pacifique celle-ci) des représentants du DA suite au refus de la même Baleka Mbete de faire respecter une minute de silence en mémoire des victimes de Life Esidemeni. Le président Zuma est désormais largement inaudible ce qui ne l’empêche pas de tirer les ficelles en arrière-plan. Ainsi il a contraint un député de la Province du North West à démissionner pour laisser sa place à Brian Molefe, ex-directeur d’Eskom ayant été pointé du doigt par l’ex Public Protector Thuli Madonsela dans le rapport “State Capture” pour sa collusion avec la famille Gupta. La rumeur prétend que cela paverait la voie à un remplacement du ministre des finances honni par le clan Zuma, Pravin Gordhan, par un affidé de Zuma qui pourrait permettre à sa famille de continuer à s’enrichir en négociant des commissions sur des marchés publics…

Les rêves de Jacob Zuma risquent fort d’être perturbés en cette dernière année où il assure la présidence de l’ANC. Mais comme son homologue de l’ancien testament, la ruse est une de ses qualités maîtresses et il ne serait pas étonnant qu’il n’hésite pas à en jouer…

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8 thoughts on “Le rêve de Jacob…

      1. Il y a tant de chantiers à entreprendre pour que ce beau pays soit également accueillant pour tous ses habitants, pour promettre un avenir à ses enfants même ceux qui ne sont pas nés dans les beaux quartiers. Pour leur donner une éducation décente et des perspectives de vie moins dures que celles des générations précédentes…

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      2. Ou en parlent pour dénoncer la xénophobie et les magouilles politiques et pas les belles initiatives citoyennes qui ne se sont pas arrêtées à la commission Réconciliation et Vérité!

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